Loi “anti-Apple” : le géant américain va-t-il quitter la Russie ?

A compter du 1er juillet 2020, les fabricants de smartphones et ordinateurs devront préinstaller des logiciels russes. Les Russes ont baptisé cette nouvelle législation « loi anti-Apple », craignant de voir l’enseigne quitter le marché du pays.

Vladimir Poutine a promulgué une loi visant à défendre les entreprises technologiques nationales par la pré-installation des applications russes sur les téléphones, ordinateurs et autres outils, notamment la fonction SmartTV. Elle intervient dans le cadre de la souveraineté de l’internet russe qui prône un internet national autonome, et dans la continuité du projet de 2018 qui vise à développer la concurrence dans le domaine de l’informatique. Il s’agit de développer le marché russe et de « protéger les intérêts des consommateurs ». Le président russe a affirmé qu’il ne souhaite pas compromettre les « partenaires étrangers » si « l’Etat est capable d’assurer la sécurité ».

Si les Russes l’ont surnommée « loi anti-Apple », c’est parce que la firme a très souvent (mais pas toujours) refusé de mettre d’autres applications que les siennes dans ses produits. Elle sera donc la principale victime de cette loi. Le débat qui anime le pays est alors : Apple va-t-il quitter le marché russe, ou se plier aux exigences du gouvernement?

Qui remplacera quoi?

En Russie, la réalité informatique est tout autre. Les taxis sont gérés par Yandex.Taxi, Yandex remplace Google, Yandex.Cartes et 2Gis remplacent Google Maps, Google Traduction est également absent au profit de la version de son homologue russe et VK (Vkontactke) remplace Facebook. Ceux-ci devront être pré-installés, mais pas seulement. Les systèmes de stockage en ligne Cloud devront aussi être domestiques (Yandex.Disque ou Cloud.Mail.ru). Les Suites de bureau (comme Microsoft Office) auront également l’équivalent russe : Moyofis. Il s’agirait donc pour les fabricants de téléphones et ordinateur d’installer ces applications, largement dominantes dans le paysage russe actuel.

Des antécédents

Ce n’est pas la première fois que le gouvernement russe veut s’imposer sur son marché national. En 2015, un conflit avait déjà opposé les deux géants Google et Yandex. La firme russe avait porté plainte auprès de la FAS (Service fédéral antimonopole russe) contre son concurrent pour « abus de position dominante sur le marché » des appareils fonctionnant sous Android. En effet, Google avait interdit aux constructeurs fonctionnant sous Android de préinstaller les applications de ses concurrents, dont Yandex ; sous peine de bloquer ses propres outils (Google Maps, Youtube, Gmail et Google Play). Fly, Prestigio et Explay avaient alors annulé leur partenariat avec Yandex. En août 2016, la FAS a condamné Google à verser 438 millions de roubles et ordonné la suppression des violations sur la protection de la concurrence.

Une loi contraire aux engagements économiques de la Russie ?

La nouvelle loi a été décrié par Ratek, l’Association des sociétés commerciales et des producteurs de produits électriques et informatiques (qui comprend Samsung, Yandex, Intel…). L’association a en effet souligné des contradictions avec le traité de l’Union économique eurasienne, ainsi qu’avec les principes de l’Organisation mondiale du commerce, dont la Russie est membre depuis 2012. En effet, cela pourrait mener à une situation de monopole de certaines sociétés russes.

 « Les fabricants d’appareils sur iOS et d’autres systèmes d’exploitation fermés pourraient bien quitter le marché russe, ils en ont déjà parlé. » – Anton Guskov, porte-parole de Ratek.

Le retrait d’Apple du marché russe serait radical et reste peu probable, bien que le chiffre d’Apple en Russie constitue seulement 1% du chiffre d’affaire mondial de l’entreprise. La loi pourrait avoir d’autres impacts comme des retards dans les livraisons. A l’échelle nationale, Karen Kazaryan (analyste principal de l’association russe des communications électroniques) évoque le risque de voir naître une forte compétition entre les firmes russes pour entrer dans la liste des logiciels à préinstaller, à défaut de les améliorer.

Apple parfois conciliant

Si la décision du géant Apple se fait attendre, il faut savoir qu’il a montré une certaine flexibilité dans certains pays. Par exemple, aux Émirats-Arabes Unis, il est interdit d’utiliser les services VoIP populaires (comme Skype, Whatsapp, Snapchat), ce qui a conduit Apple à vendre les iPhone et iPad sans FaceTime (et il est impossible d’activer l’application). En Chine, les iPhones ont aussi été adaptés aux règles du pays : deux cartes SIM sont livrées avec, et le navigateur comporte deux moteurs de recherche : Baidu ou Google. Enfin, FeliCa est pré-installé au Japon ; il s’agit d’une application pour les paiements (notamment pour les transports en commun).

En Russie, Apple a déjà coopéré. L’iPhone 6S a été vendu avec Yandex.Cartes préinstallé. L’application avait cependant une apparence refaite par Apple et l’utilisateur ne pouvait savoir quel logiciel il utilisait qu’en se rendant dans les paramètres de l’application. Les cartes de 2Gis ont également été intégrées. Il n’est donc pas impossible qu’Apple s’adapte une nouvelle fois.

Julie Malfoy
Julie Malfoy

Journaliste, photographe et voyageuse, j'ai vécu un an en Russie.

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