Jussa Seurujärvi, éleveur de rennes Sami de Muddusjärvi, Inari, protestant avec une bannière sur laquelle est inscrit en finnois "Pas l'océan Arctique" Credit: Jani Sipilä / Greenpeace

Le peuple Sami : une lente colonisation toujours à l’oeuvre ?

L’Arctic Railway, les parcs éoliens ou les installations industrielles minières… tant de projets qui cherchent à se développer dans les riches territoires d’Europe du Nord mais qui se heurtent à la ferme opposition des derniers représentants d’un peuple : les Samis. Pour le seul peuple autochtone de l’Union Européenne, cette lutte collective qui transcende les frontières nationales ne date pas d’hier.

Le peuple Sami, anciennement appelé péjorativement les « Lapons » – ceux qui portent des haillons en suédois – est aujourd’hui le seul peuple autochtone de l’Union Européenne. Plusieurs frontières, établies entre le XVIème et le XXème siècle, ont divisé les terres ancestrales de migration de ce peuple semi-nomade. Elles se situent désormais sur les territoires de quatre États : la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie. Il y a donc des minorités Samis implantées dans chaque pays, conséquence d’une tumultueuse histoire de conquête. D’après l’ONG IWGIA, les Samis seraient entre 50 000 et 100 000 aujourd’hui.

Carte du territoire Sami (source: Wikipédia)

S’ils sont aujourd’hui un des peuples les plus actifs dans la lutte pour la reconnaissance des droits des minorités autochtones, le chemin a été long et complexe. En effet, le peuple Sami a enduré velléités de conquête, politiques de colonisation puis d’assimilation et invisibilisation de leur peuple. Pour autant le combat n’est pas terminé, et les relations avec les quatre États sont loin d’être détendues.

Un territoire et un mode de vie mis en danger par l’action des industries et des États

Dans les trois pays Nordiques (Finlande, Suède et Norvège), de larges champs d’éoliennes sont situés sur les territoires ancestraux des Samis. Cette situation pose problème au regard des Droits de l’Homme et environnementaux. En effet, les projets menés par les politiques gouvernementales des différents États favorisent la production d’énergie verte. Mais cela se fait en expropriant les Samis résidant sur ces territoires ancestraux ou en interdisant l’accès. Paradoxalement, les projets de production d’énergie verte menacent l’existence des Samis, la survie de leur mode de vie traditionnel et la préservation de leur habitat naturel.

On peut citer le parc éolien de Storheia en Norvège, l’un des projets les plus récents, toujours en construction. D’après l’ONG IWGIA, le ministère norvégien du Pétrole et de l’Energie a donné son accord pour procéder à la construction du site. Il serait un des plus grands projets européens développé par le Consortium Fosen Vind (288 mégawatts). Or depuis décembre 2018, le CERD (Comité des Nations Unies pour l’Élimination de la Discrimination Raciale) a demandé à la Norvège de suspendre le projet afin de l’examiner pour définir s’il présente un potentiel danger pour les éleveurs de rennes Samis.

Face à cette requête, la réponse du ministère reste assez vague. Mais le gouvernement n’a que très peu envie de mettre fin au projet, par ailleurs déjà bien avancé. Il en va de même en ce qui concerne l’impact des industries minières sur le respect de la culture et la vie quotidienne des Samis.

Le train de la discorde

Aux problèmes que présentent les parcs éoliens et les industries d’extraction minières s’ajoute celui des projets de chemin de fer reliant l’Océan Arctique à la Finlande. Cela souligne l’intérêt tant public que privé pour l’exploitation des ressources naturelles du territoire Sami. Un chemin de fer peu cher et stratégique est en effet une opportunité. Il permettrait l’installation des compagnies minières et des industries d’exploitation forestière plus loin qu’elles n’ont jamais été dans les régions lapones.

Certains considèrent que la voie de fer sera gage de développement économique. Elle permettrait l’exploitation des gisements de minerais et du bois. Les réserves de gaz et de pétrole dans la mer de Barents sont aussi dans le viseur des promoteurs du projet. D’autant plus que ces réserves constituent 5 à 13% du pétrole non exploité dans le monde et 20 à 30% du gaz non exploité au niveau mondial. D’autres soulignent l’importance stratégique du chemin de fer en termes de connexion au monde et à l’Europe centrale, et de transport de marchandises.

Tracé du projet du chemin de fer Arctique (Source: Graphics: Arctic Corridor)

Or le point de vue des éleveurs Samis semble être tout autre. La construction du chemin de fer est plutôt synonyme de perte d’emploi, et de disparition de l’élevage traditionnel. La venue du chemin de fer est même comparée au tracé des frontières qui avaient séparé le peuple Sami lors des différents mouvements de conquête du territoire par les puissances nordiques. Vu que les rennes se déplacent et consomment librement, une « frontière de rails » implique des difficultés. D’abord pour se nourrir suffisamment mais surtout car des accidents à répétition sont à craindre. Cela pourrait conduire à la disparition de l’espèce.

L’opposition s’organise

Le plus choquant demeure le fait que les derniers au courant sont les plus concernés. La grande majorité des Samis ont en effet appris la nouvelle sur les réseaux sociaux (Facebook). La présidente du Parlement Sami, Tiina Sanila-Aikio, découvre elle-même par hasard sur Facebook l’annonce du projet. Elle déclare dans un article du Guardian « Je l’ai lu dans les médias. Je n’ai pas pu croire que c’était vrai. Ils n’avaient même pas mentionné les Samis. ».

Plusieurs associations et institutions telles que le Parlement Sami de Finlande, Suoma Sami Nuorat (Organisation des Jeunes Sami), le Conseil Sami et des collectifs d’artistes Samis ont joint leur force afin de présenter une ferme opposition au projet Arctic Railway. Ils se fondent pour cela sur la réglementation internationale. En effet, selon la Déclaration des Nations Unies selon laquelle les Samis ont le droit d’être consultés. L’objectif d’une telle règle est de garantir et protéger le droit à un libre et informé consentement avant toute décision (voir l’article 2 paragraphe 3 de la Déclaration des Nations Unies sur le droit des minorités, 1992). Depuis, le Parlement Sami a été consulté et s’est positionné fermement contre le projet. Cependant, cela ne semble pas empêcher les gouvernements et les municipalités favorables de développer des plans d’avenir.

L’organisation des jeunes samis (Suoma Sámi Nuorat), le collectif d’artistes engagés Suohpanterror et des militants de Greenpeace se joignent à une manifestation contre l’exploitation industrielle de la forêt du Grand Nord dans le territoire Sami du nord de la Finlande au début de septembre 2018.
Crédits: Greenpeace
Samis, soutien autochtone du Canada, de la Nouvelle-Zélande et de Greenpeace. Ils protestent contre le chemin de fer arctique en septembre 2018.
Crédit: Greenpeace
Suohpanterror est un collectif d’artistes engagés. Ils utilisent leur art pour dénoncer la discrimination quotidienne et la situation globale des Samis. Crédits: Suohpanterror

Un combat culturel, religieux, historique contre l’assimilation

La première excuse officielle envers les Samis est prononcée par le Roi Harald V de Norvège lors de l’inauguration du Parlement Sami de Norvège en 1997. Il déclare que la Norvège s’est fondée sur le territoire de deux peuples, les Samis et les Norvégiens. Cependant les politiques norvégiennes ont participé à entrelacer étroitement l’histoire de la Norvège à celle des Samis. Et toujours au détriment de ces derniers.

Mais pourquoi la Laponie a-t-elle fait l’objet de tant de conquêtes ? Ce territoire concentre des terres riches, avec une faune et une flore variée. Il dispose d’un accès clé sur l’Arctique et des espaces peu peuplés. En somme, tous les attributs d’une zone stratégique pour les économies des puissances souveraines de l’époque, suédoise, danoise et russe. Mais justement la particularité du peuple Sami, notamment les Samis des forêts, est liée à leur mode de vie basé sur la migration et l’élevage intensif de rennes. Le mode de vie des colons fondé sur un système agricole moderne et celui des Samis deviennent très vite incompatibles.

Les conflits entre les colons et les autochtones relatifs aux droits de pêche et de chasse sur les territoires ancestraux Samis sont souvent réglés au profit des colons. Le territoire des Samis s’amenuise et il devient difficile de traverser les frontières qui le divise. Cela impacte le mode de vie nomade des Samis, la migration des rennes et de ce fait, limite leurs moyens de subsistance. Il faut ajouter que les activités agricoles des puissances de l’époque eurent un impacts nocif sur le lichen, nourriture exclusive des rennes. Tous ces éléments conduisent à une sédentarisation progressive non forcée mais finalement inévitable du peuple Sami.

A cela, il faut ajouter une dimension sociale et psychologique. Pour les colons Norvégiens comme Suédois, les Samis ne sont pas considérés comme des hommes et des femmes civilisés. Selon eux, il fallait les éduquer. Pour cela, les colons ont modernisé à marche forcée l’agriculture. Ils ont organisé sédentarisation des Samis et pris la main sur l’école. L’évangélisation a aussi été utilisée pour sortir des pratiques chamaniques.

En Finlande, l’éducation est largement liée à l’établissement de diocèses et au déplacement de prêtres ou de missionnaires dans les lieux les plus reculés. En ce qui concerne les Samis, du fait de la distance et des conditions météorologiques, les écoles sont souvent temporaires, en migration. À cela s’ajoute le problème de la langue : peu de professeurs connaissent le dialecte Sami. Par conséquent, la communication difficile renforce l’exclusion. L’accès à l’éducation pour les Samis est complexe et quand elle est possible, elle stigmatise et discrimine.

Des avancées positives pour la reconnaissance : coopération inter-étatique et lutte des nouvelles générations

Le XX° siècle, surtout à partir des années 60, marque un tournant dans la mobilisation des Samis. En effet, ils réalisent que la coopération au-delà des frontières nationales est essentielle pour revendiquer leur droit. Afin de trouver un terrain d’entente, ils accentuent leur appartenance à une identité commune. Les Samis ont défini un socle ethnico-culturel commun et une histoire partagée. Parmi ces caractéristiques, l’élevage des rennes, les vêtements traditionnels, un langage officiel malgré les dialectes, et la pratique du yoik – chant traditionnel. En 1953, la première conférence qui réunit les Samis provenant des trois pays (Suède, Norvège et Finlande) est tenue à Jokkmokk en Suède. Cette assemblée établit le Conseil Sami. C’est alors que semble renaître la culture Sami grâce à l’émergence d’institutions politiques.

Les Samis ont en effet établi des institutions politiques qui leur permettent de s’exprimer sur les décisions politiques et de faire valoir leurs droits. Le Conseil Sami regroupe les associations Samis de Norvège, Suède, Finlande et Russie. Il veille sur les intérêts des Samis et vise à renforcer la solidarité au-delà des frontières nationales.

Le Parlement Sami, quant à lui, permet de gérer et garantir l’autonomie du peuple Sami. Sa mission principale est de planifier et mettre en œuvre l’autonomie culturelle et linguistique. Il s’agit de la plus haute institution politique pour le peuple Sami en Finlande. Le Parlement les représente à la fois au niveau national et international. Il se réunit pour la première fois en 1973 en tant que délégation Sami et ne se transforme en Parlement qu’en 1996. La Norvège et la Suède ont également formé un Parlement Sami, respectivement depuis 1989 et 1993. Depuis les années 2000, ces trois parlements ne font qu’un au sein du Conseil Parlementaire Sami.

Samediggi, Parlement Sami de Norvège, Karasjok
Crédit: Sametinget

À cela s’ajoute l’usage généralisé de termes tels que « colonialisme », « oppression » et « génocide » pour qualifier la situation des Samis. De plus, un sens de responsabilité générale émerge à propos de l’oppression des minorités indigènes au niveau mondial. Les organisations Samis s’investissent dans le combat global des droits des minorités. Ils luttent particulièrement contre leur invisibilisation dans la société moderne. Cet engagement est souvent l’objet de critiques. En effet, il est considéré comme le tremplin qui a favorisé la légitimité des Samis. Ce combat leur a permis d’obtenir des droits spécifiques et une reconnaissance plus rapide des autres États.

De lentes et timides avancées juridiques

Depuis 1995, la situation des Samis est inscrite dans la Constitution finlandaise. Ce statut légal leur permet, en tant que peuple indigène, de maintenir et développer leur langue et leur culture, ainsi que d’autres activités traditionnelles.

Les récentes politiques menées par la Norvège, la Suède et la Finlande au regard des richesses présentes sur les territoires ancestraux du peuple Sami ont renforcé des tensions dont les racines étaient déjà, historiquement, bien ancrées. Ces tensions se reflètent notamment dans la lenteur des négociations pour l’élaboration de la Convention Nordique Sami. L’objectif de cette Convention est de garantir uniformément le respect des droits des Sami. Cette initiative transnationale a, depuis 2017, pris la forme d’une Convention négociée en 46 articles. Mais le nécessaire consentement des trois pays pour qu’elle entre en vigueur, se fait attendre. Ce retard est significatif d’une discordance évidente entre les paroles, les promesses et les actes de ces gouvernements.

Alma Gavazzi

Passionnée par les questions de société et curieuse, je suis toujours prête pour l'aventure surtout au coeur de la nature nordique. Sensible à l'enjeu primordial que constitue l'impact de l'Homme sur l'environnement, je souhaite mettre à profit de tous mon expérience en Finlande sur ce sujet.

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