Crédits : Ellen Smith, Associated

Les Criminels Verts à Melbourne, l’Australie s’essaie à la révolution

Le 8 avril 2019, plus de 100 ‘manifestants végans’ ont bloqué le plus gros carrefour routier de la ville de Melbourne en Australie, accusant les fermiers de cruauté animale. 39 d’entre eux ont été arrêtés. Ils sont depuis septembre convoqués par la justice qui défend les fermiers. Ces derniers sont soutenus par le premier ministre Scott Morrison.

Un désordre sans précédent. Voilà comment les journaux ont décrit les récentes manifestations. SBS News rapporte un “chaos” dans Melbourne quand ABC News Australia affirme que “les activistes végans ont bloqué les rues de Melbourne”. Le chef exécutif de la Fédération National des fermiers a d’ailleurs demandé d’augmenter les amendes attribuées à ces « criminels verts ». Le General Attorney (soit le procureur général) Christian Porter a pris position en faveur des fermiers et appelle à la Privacy Act, la loi sur la vie privée. Les activistes avaient en effet manifesté dans les fermes et abattoirs de Corio, Pakenham, Laverton… en s’attachant eux-mêmes aux équipements avec des chaînes.

Pourquoi cette manifestation a-t-elle eu un tel échos ? Ce n’est pas chose commune en Australie de descendre dans la rue pour protester et défendre une cause. C’est la raison pour laquelle les activistes ont immédiatement été arrêtés, bien que les manifestants se définissent comme des pacifistes. Pourtant, tous les grands progrès sociaux et sociétaux comme la période de Mai 68 en France ou le mouvement Hippie aux Etats-Unis ont débuté avec des “criminels” se battant pour leurs idées et demandant un monde meilleur.

Une mentalité australienne loin des problèmes du monde

Sans généraliser, il existe de réelles différences culturelles en ce qui concerne la prise de parole citoyenne. Les Australiens sont loin de tout ! Au sens propre et figuré. Géographiquement, l’Australie est très isolée et cela se ressent dans la mentalité et l’importance qu’ils accordent aux ‘problèmes’ du monde. La télévision produit des JT extrêmement autocentrés et locaux, détachés de l’actualité internationale. Le quotidien gratuit de Melbourne, Mx, par exemple, ne contient que de l’actualité people, culturelle et des faits divers locaux.

Un choix éditorial compréhensible au vu de leur économie stable, l’immigration bien vécue et le fait qu’ils ne connaissent pas de conflit social majeur. En somme, la population australienne se sent très peu concernée par les problèmes globaux. Dans le même temps, les Australiens n’ont pas une culture forte de la manifestation et protestation publique. En effet, l’Australien n’aime pas se faire du souci. Il essaie d’éviter les problèmes. Cela se confirme par le plan gouvernemental concernant les conditions de vie aborigènes. En dépit des nombreux problèmes auxquels font face les populations indigènes, peu de mesures sont prises pour réduire le racisme, améliorer leurs conditions de vie ou encore leur permettre un meilleur accès à l’emploi et l’éducation. La plupart des habitants ferment les yeux et préfèrent imaginer qu’il n’y a aucun problème. A cela s’ajoute un chef de gouvernement climato-sceptique, qui rend difficile pour les activistes verts d’être entendus. 

Néanmoins, ce manque d’attention vis-à-vis des problèmes mondiaux est en train de changer. Progressivement, les Australiens se renseignent, s’informent autrement… et s’expriment dans la rue. Mais ces actions sont différentes de la culture australienne et donc mal-interprétées par les médias et autorités.

Melbourne en particulier se veut être une ville moderne, ouverte et progressive. C’est pourquoi la parole y est prise plus souvent par les citoyens. En effet, concernant le véganisme, les activistes sont très actifs au sein d’associations comme “The Save Movement”, “Anonymous for the Voiceless”, ou “Sea Shepherd”. Mais ces groupes d’activistes sont pour la plupart menés par des étrangers. De plus, les médias australiens ont tendance à dramatiser des situations qui n’ont pas lieu de l’être et en faire des faits divers à succès.

Un comportement “anti-australien”

Cette manifestation s’est également déroulée dans la campagne australienne de l’Etat du Victoria, très conservatrice. Les actions menées par les manifestants dans les abattoirs ont été très mal reçues et décriées par les médias. Le New York Times rapporte les propos de Scott Morrison qualifiant l’attitude des manifestants d’‘anti-australienne’  dans son numéro d’avril 2019.

La perturbation du trafic à Melbourne faisait en effet partie du Day of Action, pendant lequel les manifestants se sont aussi attachés aux machines des abattoirs dans les fermes de la corporation “Aussie Farm”. Le chef exécutif de la Fédération Nationale des Fermiers décrit ces actions comme une “attaque” contre les fermes australiennes, et les activistes comme des “militants extrémistes qui intimident des citoyens respectueux de la loi”. A l’instar des médias, le gouvernement australien soutient pleinement les fermiers, promettant soutien à qui voudrait intenter une poursuite envers les “criminels verts”.

L’inaction climatique et les manifestants verts, qui sont les vrais criminels ?
Source : AAP

“Les criminels verts”, la révolution moderne

La culture australienne n’est pas habituée du grand changement, et encore moins à un soulèvement populaire. Pendant que dans le reste du monde, la parole prend forme pour défendre les actions climatiques, l’Australie tente de suivre le mouvement mais se heurte à des obstacles culturels. Dans le pays du “no worries”, quelle est la place pour la manifestation et pour le changement climatique ?

Les activistes agissent contre la norme, loin des standards australiens de la manifestation, et cela effraie les autorités. Il s’agit d’une polémique très brûlante en Australie, un pays peu habitué aux révolutions et aux changements de normes. Les manifestations font le changement. Dans ce cas précis, les actions de blocage comme sur l’artère principale de Melbourne persuade-t-ils les citoyens d’agir pour l’environnement ou provoque-t-il un sentiment de peur et de rejet ?

La théorie du changement soutient l’idée que tout le monde agit pour défendre ce en quoi il croit, et faire la différence. Tout combat a un point de départ, qu’il vienne des classes populaires ou des élites. Le tout est de toucher la bonne audience et user d’une bonne stratégie pour atteindre son but. Toutes les organisations pour le climat choisissent leur propre stratégie, mais cette théorie s’applique à n’importe que type de sujet social ou politique.

Le soulèvement français de Mai 1968 démarre avec l’arrestation de manifestants qui pointent du doigt un système inadapté en perturbant les rues et les villes. Les étudiants occupent leurs écoles et sont appréhendés. Ils engendrent finalement une révolution globale qui constitue un moment marquant de l’histoire de France et un réel changement social.

Le mouvement hippie aux Etats-Unis proteste aux moyens de pétitions, grèves, marches silencieuses dans les rues et désobéissance civile dans les années 1960. Ils reçoivent une réponse violente des autorités et de nombreux activistes ont été arrêtés. Ils sont traités comme des criminels pour avoir exprimé leurs idées.

Des rues Rouges, les prix des protestations Vertes

Cette manifestation pourrait faire partie d’un plus gros projet. A Londres, des activistes environnementaux ont été arrêtés après avoir détérioré un bâtiment. Le 3 octobre, quatre personnes sont arrêtées sous suspicion de dommage criminel suite à l’arrosage du Ministère de la Finance avec du faux sang. Par ce geste, ces activistes environnementaux dénoncent les financements de la « mort du climat » comme les énergies fossiles, l’extension de marché aéronautique etc…Cette protestation était la première de l’organisation « Extinction Rebellion ». Depuis, des manifestations se sont tenues dans plus de 60 villes dans le monde.

 

Pour en revenir à Melbourne, les manifestants accusent les fermiers de torture envers les animaux. Qui détient le pouvoir dans cette situation ? Il est incarné par les activistes qui contrôlent l’intersection routière à travers la manifestation. Si nous prenons la théorie de Max Weber sur le pouvoir comme monopole de l’utilisation légitime de la force physique, les activistes agissent contre l’Etat et utilise leur force pour contrer le pouvoir. Selon Michel Foucault et sa théorie du pouvoir, celui-ci n’est pas nécessairement oppressif mais peut être productif, diffus et déployé. Grâce à leurs actions, les manifestants offrent la possibilité au peuple de prendre le pouvoir par eux-mêmes. Plus qu’un outil pour faire la différence dans le monde, le pouvoir connecte les communautés et affecte les interactions.

Pour porter leur messages, les activistes mettent en avant le documentaire Dominion réalisé par  Joaquin Phoenix qui aspire à mettre en lumière les pratiques inhumaines de l’agriculture Australienne. Réalisé en 2018, ce film montre l’horreur des conditions dans lesquelles les animaux vivent et sont tués pour la consommation. Les fermiers sont accusés d’être individuellement responsables d’une dégradation environnementale. Les “criminels verts” dénoncent des personnes concrètes que les habitants identifient et cela rend l’action bien réelle, nous donne une autre manière de faire les choses bien. Qui sont les vrais criminels ? Le pouvoir est-il détenu par ceux qui font le changement ou ceux qui veulent le contrôler ?

Les citoyens se sentent concernés

Pour autant, les citoyens australiens se sentent de plus en plus concernés par le véganisme et la cruauté animale. Selon un sondage cité dans le New York Times, 11% des adultes en Australie sont complètement végétariens, un chiffre qui a récemment augmenté de manière constante. Ces manifestations ont donc un réel impact. Reste à savoir si elles promettent le changement global d’une mentalité qui se sent peu concernée ou si cette dernière continuera d’étouffer ces actions en se tenant éloignée de tout soucis.

Marine Meunier
Marine Meunier

Passionnée de journalisme, je cherche à acquérir une expérience dans le domaine du reportage vidéo. Je voyage beaucoup et j'aime étudier les différentes cultures et les partager. Backpackeuse et musicienne.

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