Piazza Castello, Turin, 10/12/19 - Mouvement des sardines

Le mouvement des sardines : une vague d’espoir contre la haine et le fascisme

Mardi 10 décembre, Piazza Castello à Turin. Une marée humaine a submergé la place centrale de la capitale du Piémont. Réunis pour défendre une société plus juste, plus inclusive, plus diverse, ils espèrent faire reculer la haine. C’est le mouvement des sardines.

Ce mouvement spontané est à l’origine de 4 jeunes trentenaires. Ils souhaitaient montrer leur opposition à la Ligue de Matteo Salvini. Le 14 novembre à Bologne, 15 000 personnes se sont réunies pour faire front face au leader souverainiste venu soutenir Lucia Borgonzoni, candidate à la Présidence de la Région Émilie-Romagne. Depuis, c’est une déferlante de sardines qui envahissent de nombreuses places italiennes, et même européennes.

Quelques heures avant l’événement à Turin, Giada*, étudiante en science politique s’exprime : “Au sud, le mouvement a vite pris. Ici, au nord, ça va être plus compliqué car beaucoup votent à droite et supportent Salvini. Mais, si à Turin, on est nombreux, alors ce sera fort, ce sera symbolique ! »
En effet, gagner les villes du Nord n’était pas chose aisée, le fief de la Ligue se trouvant d’ailleurs à Milan.
Pourtant, de Modène à Palerme en passant par Florence, l’Italie se réveille, l’Italie s’exclame haut et fort : « Non à la haine !”

Résister pour les idéaux démocratiques

Sur l’événement Facebook où tout a démarré, on peut lire ceci : “Nous aimons l’Italie et nous voulons montrer avec force que nous pouvons le faire, nous pouvons vaincre ce mal obscur qu’on nous a imposé et qui conditionne nos vies. […] Nous sommes jeunes, âgés, femmes, hommes, italiens, étrangers, nous sommes Sardines !”

Se présentant comme une lutte citoyenne sans étiquette partisane, le mouvement cherche à rassembler pour dire “Basta !” à Salvini et sa “politique de la terreur.” Les italiens tonnent avec vigueur leur refus du racisme, de l’homophobie.

A 19h, on entend un timide “Turin ne se ligue pas !” Puis peu à peu la place se remplit et d’autres personnes viennent répéter ce slogan qui, depuis mi-novembre, se propage dans toute l’Italie. On estime le nombre de manifestants à 35 000 personnes ce soir-là. En ouverture du flashmob, Paolo Ranzani, premier administrateur du mouvement à Turin, débute un discours. Puis, sous les coups de 19h30, commence à s’entonner à lèvres fermées l’hymne résistant, “Bella Ciao”. Pour l’un des fondateurs du mouvement, Mattia Santori, le fait que ce chant soit à nouveau un hymne est le symptôme d’une identité qui s’était endormie. Après une série d’interventions verbales et musicales, les manifestants chantent à l’unisson l’hymne national de Mameli, connu sous le nom de “Fratelli d’Italia”.

« Nous écrasons le racisme !! Torino ne se ligue pas !!! Les sardines « sous le filet » : l’excellence du volley San Donato est là ! » – référence à un club de volley d’un quartier de Turin.

Créer une conscience commune entre les citoyens

Gabriele*, étudiant, membre du Fronte della gioventù comunista (front de la jeunesse communiste) nous explique que ce soir, il ne porte pas les couleurs de son parti. Comme tout le monde, il vient montrer son mécontentement face aux idées promulguées par Salvini. “A l’origine, ce mouvement s’est créé pour contrer la droite raciste, xénophobe. Selon moi, ces idées ressemblent chez vous à celles promulguées par Marine Le Pen. Aujourd’hui, on vient tous sur cette place qui réunit des personnes déjà bien politisées […] et selon nous, il faut aussi critiquer ce système européen qui ne profite pas au peuple car il est aux mains des banques et multinationales.”. Il ajoute : “L’important c’est de créer une conscience commune entre les gens qui comprennent enfin que, la voie de Salvini, de Le Pen, ou de Orbán n’est pas l’européanisme, c’est la voie du populisme et une voie qui n’est plus représentative de notre époque.”

Bien qu’il ne soit plus membre du gouvernement, l’influence salvinienne reste tangible sur les idées politiques du pays. L’ancien ministre de l’intérieur est parfois insulté, traité de mafieux.  “Salvini, sei un mafioso” crient les plus insurgés. Vu comme un requin parmi des bancs de sardines unies contre lui, ce dernier n’hésite pas à jouer l’indifférence. Ou bien à s’en amuser sur les réseaux sociaux. En effet, sa principale réponse au mouvement se manifeste sur son compte Twitter. Il y publie régulièrement des photos de chats ou chiens avalant des sardines.

 

Quel vilain petit minou ! Nous sommes arrivés à environ 10000 photos reçues de vos bébés félins ! Et une marée de chiens et de chiots ! merci ! Nous les organisons, vous verrez. Les #chatonsavecSalvini se portent bien

Le droit et la culture, armes symboliques contre l’ignorance

L’un des organisateurs au micro : “Nous avons apporté un livre, symbole de la culture et symbole d’une main engagée dans quelque chose de bon. Faisons voir tous les livres que nous avons, levons-les vers le ciel, tous les livres de cette place !”

Alors que le voile du « hate speech » semble flotter sur les eaux nationales et internationales, deux jeunes soulignent l’importance de cet instrument de la culture et de la liberté intellectuelle. “C’est un outil contre l’ignorance et contre les idées fascistes. Plus que jamais il faut défendre cela !

“La lecture est un acte de résistance”

 

Dans la foule, on retrouve des sardines en papier collées un peu partout, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Elles sont le symbole de la protestation. Cela vient de l’idée d’être serrés comme dans une boîte de sardines. Les manifestants souhaitent une alternative à l’actuel paysage politique italien.

L’un des organisateurs de ce rendez-vous citoyen s’exprime au milieu de la piazza Castello : “Il y a cette partie de l’Iceberg qui émerge peu à peu, c’est la machine infernale du populisme. Nous sommes fatigués de la xénophobie et de l’homophobie ambiantes ! ” Il ajoute “Aujourd’hui nous sommes réunis le jour des droits de l’Homme, Turin, bas-toi pour défendre tes valeurs !
Plus tard, il cite la constitution italienne, notamment la première partie de l’article 3.

Tous les citoyens ont une même dignité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d’opinions politiques, de conditions personnelles et sociales.

Un mouvement prêt à s’ancrer en politique ?

“L’extrême droite italienne prône une parole qui n’est pas sans rappeler l’époque sombre des années 30.” déclare Giada.
Certains estiment qu’attendre les prochaines élections pour exprimer leurs voix contre l’extrême droite ne suffit pas. Alors c’est la rue qui fait entendre la sienne, sa voix cristallisante, en colère, indignée. Selon Mattia Santori, le réveil de l’identité exprimée sur les places italiennes “correspond à une énergie électorale qui se propage et qui aura certainement un effet.

Pourtant, le mouvement ne semble pas destiné à évoluer en tant qu’opposition politique concrète. D’après Gabriele, il est dommage que le mouvement n’ait pas une ligne politique définie. A mon avis, [le mouvement] ne propose pas une vraie alternative politique.”  Il poursuit : “Dans mon parti on pense que c’est bien et juste de critiquer Salvini. Mais c’est aussi juste de chercher à créer une nouvelle opportunité et pour cela il faut lutter dans tous les milieux : au travail, dans les écoles, les universités etc […] Et on doit le faire avec une ligne plus forte car je pense que cette place n’a pas de solution contre Salvini alors qu’il y en a besoin.

Piazza Castello, Turin, 10 décembre 2019

Même si l’avenir du mouvement reste incertain, le banc de sardines avance dans un sillon de valeurs démocratiques et constitutionnelles.

*les prénoms ont été modifiés

Cannelle Nommay

Passionnée de photo, de voyage et d'écriture, je suis partie décrypter les facettes sud-coréennes pendant un an. À présent, je quitte cette fascinante terre asiatique pour l'Italie, afin d'explorer de plus près nos contrées latines.

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