L’Autriche, poumon noir de l’Europe, bannit la cigarette des bars et restaurants

Depuis le 1er novembre dernier, la cigarette n’est plus la bienvenue dans les établissements de gastronomie autrichiens. Les fumeurs doivent désormais enfiler leurs manteaux et quitter leur table pour fumer. Cette loi tant attendue par de nombreux mouvements est entrée en vigueur, après de longues années de controverses politiques.

L’Autriche, mauvais élève de l’Europe

L’autorisation de fumer dans les bars et restaurants, qui appartient aujourd’hui au passé, n’était que l’un des ferments du (fort) tabagisme du pays des Habsburg. La cigarette fait partie intégrante du quotidien des Autrichiens, dont 24,3% fument tous les jours quand la moyenne des pays de l’OCDE est de 18,4%.

Ce phénomène s’explique non seulement par la faible avancée de la lutte contre le tabagisme, illustré par le faible prix d’un paquet de cigarettes, coûtant en moyenne 5,50 euros. Ces chiffres font de l’Autriche le troisième plus grand fumeur de l’Union européenne, suivant ainsi la Grèce (27,3%) et la Hongrie (25,8%).

24,3%, c’est le pourcentage de la population autrichienne fumant quotidiennement.

A l’aune de cette troisième place peu valorisante, Thomas Szekeres, président de l’Ordre des médecins de Vienne et d’Autriche, salue expressément la nouvelle législation. « Du point de vue de la prévention des dépendances, l’interdiction de fumer dans la gastronomie est une mesure importante. Elle contribue à ne plus faire du tabagisme la norme. Ainsi, cela permet de réduire le nombre de personnes qui commencent à fumer et de faire baisser la consommation des fumeurs à moyen terme ». Le témoignage d’Ema, étudiante slovène à Vienne, corrobore l’hypothèse de Thomas Szekeres : « Cette nouvelle disposition m’a aidé à réduire le nombre de cigarettes que je fume par jour ; ça a changé mes habitudes de consommation ». Le président de l’Ordre des médecins déplore toutefois le fait que cette mesure ait été prise « de nombreuses années trop tard».

Thomas Szekeres, président de l’Ordre des médecins (deuxième à gauche) joue un rôle actif dans la lutte anti-tabac en Autriche. Ici, en février 2018, il partage l’engouement des milliers de signataires de la pétition réclamant que l’Autriche ne soit plus le « cendrier de l’Europe ». Source : Ärztekammer für Wien.

La consommation de tabac en Autriche, une tradition qui ne date pas d’hier

Pour comprendre la législation actuelle sur la cigarette, il faut remonter le fil de l’histoire autrichienne. En 1784, sous l’Empereur Joseph II, l’industrie du tabac devient un monopole d’Etat, et ce jusqu’en 2001. Pendant plus de 200 ans, les autorités autrichiennes ont donc eu un intérêt certain dans le développement du marché du tabac, se souciant alors peu des enjeux de santé publique que sa consommation posait.

La première ordonnance d’interdiction de fumer est promulguée en 1914, davantage par soucis d’hygiène que de santé. Elle concernait les personnes dont le travail consistait à laver, coiffer, raser, habiller ou encore enterrer les morts, autrement dit des professions en contact avec le corps d’autrui. Plusieurs décennies plus tard, des interdictions de fumer ont été instaurées dans certains lieux publics. Elles relevaient cependant de la protection contre les incendies, objectif une fois encore loin de la santé publique. Ce n’est finalement qu’en 1974 que les législateurs autrichiens se soucient de la santé des fumeurs. Ils interdisent aux élèves de fumer à l’école. Les années 1990 sont aussi prospères, avec la fin de la possibilité de fumer au volant pour les conducteurs de bus, et la protection des femmes enceintes sur leur lieux de travail.

Jusqu’à la nouvelle loi appliquée depuis 1er novembre dernier, il était possible de fumer dans les bars ou restaurants dotés d’espaces fumeurs séparés, ou dans des établissements de moins de 50m² si le gérant le souhaitait.

Le FPÖ, défenseur de la liberté de fumer

L’entrée en vigueur de cette loi est surtout l’épilogue d’un long feuilleton politique, animé par le FPÖ. Ces dernières années, le parti d’extrême-droite mené par Norbert Hofer s’est posé en garde-fou de la liberté de fumer.

La première salve du FPÖ, contre l’interdiction totale de fumer dans les établissements de gastronomie, a été lancée fin 2017, lors de son entrée au gouvernement. En effet, le Parti de la liberté d’Autriche avait réussi à convaincre les conservateurs de l’ex-chancelier Sebastian Kurz – avec qui ils formaient une coalition – d’abroger la loi adoptée, en 2015, par les sociaux-démocrates et conservateurs eux-mêmes.

En réaction à ce recul, près de 900 000 Autrichiens ont signé une pétition réclamant que l’Autriche cesse d’être « le cendrier de l’Europe ». L’objectif de cette pétition, lancée par le mouvement « Don’t smoke », était de faire valoir les droits et la protection de la santé des non-fumeurs, victime du tabagisme passif.

Un scandale de corruption et une coalition noire-bleue cassée plus tard, le FPÖ s’est lancé dans une reconquête du pouvoir pour les élections législatives anticipées de septembre dernier. Le parti n’a pas abandonné la défense de la liberté de fumer, Norbert Hofer, candidat, allant même jusqu’à en faire l’un de ses fers de lance de campagne.

Et après ?

Si le mouvement « Don’t smoke » se réjouit sur Facebook de cette interdiction générale de fumer dans les établissements de gastronomie, l’Autriche a encore beaucoup à faire en matière de lutte anti-tabac.

« Chaque cigarette fumée est une cigarette de trop », Thomas Szekeres, président de l’Ordre des médecins d’Autriche

Thomas Szekeres rappelle l’ambition de l’Ordre des médecins en la matière : « Nous devons continuer à faire comprendre aux gens que chaque cigarette fumée est une cigarette de trop et qu’elle cause des dommages durables à l’organisme. C’est dans cet esprit que nous continuerons à mener des campagnes de sensibilisation. Nous avons aussi en tête des mesures concrètes pour inclure les aires de jeux pour enfants dans l’interdiction générale de fumer. »

A de nombreux coins de rues de Vienne, des distributeurs de paquets de cigarettes sont libre-service. Photo : Manon Martel.

Le spécialiste évoque aussi les distributeurs automatiques de paquet de cigarettes. Ils sont accessibles à de nombreux coins de rues, à toute heure et à tout un chacun. La vente de tabac aux mineurs est donc loin d’y être régulée.  « Tout ce qui facilite l’accès aux produits du tabac est, à mon avis, contre-productif. C’est particulièrement vrai pour les jeunes. Rappelons que, parmi les jeunes, nous occupons une position de leader : 14,5% sont des fumeurs quotidiens ».

Manon Martel
Manon Martel
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