L’avocat chilien : quand le business des uns assoiffe les autres

« Le droit à l’eau consiste en un approvisionnement suffisant, physiquement accessible et à un coût abordable, d’une eau salubre et de qualité acceptable pour les usages personnels et domestiques de chacun. Une quantité adéquate d’eau salubre est nécessaire pour prévenir la mortalité due à la déshydratation et pour réduire le risque de transmission de maladies d’origine hydrique ainsi que pour la consommation, la cuisine et l’hygiène personnelle et domestique » Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies.

La sécheresse touche peu à peu la vallée de Petorca

L’eau: un bien privé depuis la dictature

Le Chili est le seul pays au monde dont l’eau est entièrement privatisée. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme déclare depuis 2010 que « le droit à une eau potable propre et de qualité et à des installations sanitaires est un droit de l’homme, indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie ».

Le Code de l’Eau chilien actuel fut en réalité rédigé en 1981, sous la dictature d’Auguste Pinochet. Celui-ci octroie des droits de propriété et d’exploitation des ressources hydriques à des acteurs privés. Sous ce système, l’eau n’est donc pas un bien d’usage public pour la population chilienne.

Le Nord du Chili: un territoire qui s’assèche

Le Nord du Chili est un territoire aux températures généralement élevées, connaissant de rares intempéries. A quelques heures de Valparaiso, la province de Petorca, en frontière avec le Nord, connaît déjà un climat relativement sec.

A l’origine exploitée pour ses ressources minières, la province basait aussi une grande partie de sa production sur l’agriculture. Cependant, la dégradation des conditions agricoles, avec l’arrivée de grands producteurs, a modifié l’activité économique de la zone, où le chômage progresse.

Dans un contexte de conflit hydrique, le territoire s’assèche en effet, et de manière flagrante. Des rivières, il ne reste que le lit, la terre ocre, dévêtue de ses anciens pâturages, colore désormais le paysage.

Les collines, autrefois vertes, perdent leur couleur.

L’installation de personnalités politiques en tant que propriétaires d’exploitations agricoles

Après son élection en 2006, Michelle Bachelet (ancienne Présidente de centre-gauche) vendit des terrains de la province de Petorca à plusieurs responsables politiques (maires, députés, sénateurs, ministres) et deviennent de grands latifundiums destinés à l’agriculture.

Les nouveaux propriétaires y plantent massivement des monocultures d’avocatiers. Ces arbres tropicaux nécessitent d’énormes quantités d’eau. Leurs producteurs obtiennent donc de l’Etat, et dans le cadre du Code de 1981, des permis d’usage de l’eau sous la forme de droits de propriété sur les ressources hydriques.

Des puits et des pompes sont alors installés permettant aux producteurs agricoles d’extraire et d’utiliser l’eau des nappes. Certains installent aussi des dispositifs de déviation de l’eau des rivières afin de les orienter vers leurs exploitations.

Des ressources hydriques naturelles en danger et des populations privées d’eau potable

L’usage abusif de ces permis d’eau, désormais octroyés à perpétuité, a des conséquences environnementales désastreuses. Les ressources hydriques naturelles telles que les rivières et les nappes phréatiques sont asséchées. Le paysage de la région change peu à peu : le vert vif de la végétation laisse sa place à la couleur ocre d’une vallée asséchée.

En conséquence, les quantités d’eau destinées à l’usage domestique se retrouvent restreintes et certaines communes dépendent de camions citernes. Cette eau potable est vendue par l’entreprise ESVAL, concession sanitaire de la région.

Nous nous sommes entretenus avec deux habitants de la commune de Cabildo et une employée de la mairie de Petorca pour en savoir davantage sur la situation alarmante dans laquelle vivent ces habitants.

Lit du Rio Petorca, désormais sans eau.

Des populations sans eau, dans l’indifférence des pouvoirs publiques

Blanca Saavedra, 52 ans, vit depuis toujours à Cabildo. Elle n’a jamais vraiment eu de grands problèmes d’accès à l’eau, qu’elle peut obtenir du robinet. Cependant, elle nous décrit la situation des populations rurales, qui souffrent le plus de la pénurie hydrique dans la Province. Les agriculteurs notamment n’ont parfois pas assez d’eau pour continuer à exploiter leurs terres, les contraignant à se séparer de leurs bêtes. Aujourd’hui, la gravité de la situation a atteint un niveau où, dans ces zones rurales, non seulement les animaux mais aussi les humains n’ont plus assez d’eau pour boire.

Une petite exploitation agricole quasiment laissée à l’abandon, devant les champs immenses d’avocatiers d’un grand exploitant.

Pourtant, quand certains souffrent de cette pénurie hydrique, d’autres reçoivent toujours de l’Etat des permis d’exploitation de l’eau.

« Le Rio Petorca a été déclaré complètement asséché en 1997, le Rio Cabildo l’a été en 2004. A partir de là, l’Etat n’aurait jamais dû continuer à octroyer des droits sur l’eau. Mais ces grands producteurs qui assèchent notre région ont pu continuer leur activité dévastatrice. »

Blanca connaît mêmes les noms de ces grands propriétaires terriens, organisés dans Agropetorca (Association syndicale d’agriculteurs de la Province de Petorca).

Quand les permis d’eau commencent à être octroyés en masse à partir de 2006, le maire de Cabildo est Eduardo Montalva Cerdo. Celui-ci vient d’une famille de grands propriétaires fonciers depuis la colonisation, et détient aujourd’hui plusieurs terrains. Edmundo Pérez Yoma, sénateur et ancien ministre de l’Intérieur, détient et assèche aussi des terrains dans la zone. 

Pedro Piñones Diaz, 72 ans, habitant de Cabildo, nous emmène sur les routes de campagnes de la province pour nous montrer les différentes grandes propriétés agricoles de la zone.

Ce propriétaire, dit-il en arrêtant la voiture près d’une énorme culture d’avocatiers, est le Président du club de football le plus important du Chili, Colo Colo,” Gabriel Ruiz-Tagle.

Ces plantations sont d’Osvaldo Jünemann Gazmuri, qui continue à déforester les collines pour planter toujours plus d’avocatiers, à la place des arbres autochtones.

Déforestation d’un terrain d’Osvaldo Jünemann Gazmuri, en vue d’une nouvelle plantation d’avocatiers.

La disparition de ces arbres autochtones entraîne un changement de climat. Car ces arbres sont ceux qui amènent la pluie et maintiennent un climat permanent. Mais comme ils sont en train de disparaître, l’atmosphère n’a pas l’oxygène nécessaire pour qu’il pleuve.

Dans le sud se passe la même chose, où la pluie est censée être abondante durant une grande partie de l’année. La plantation d’eucalyptus et de pins y vient changer l’écosystème et dérégler le climat.”

Pourtant, Pedro nous affirme que la loi chilienne, en vue de protéger la faune et la flore native, interdit de planter dans les collines, “mais les entreprises continuent à planter et faire disparaître la flore originelle des collines. Il n’y a aucune autorité qui a les couilles nécessaires pour les en empêcher.”

Ces grands propriétaires terriens impliqués dans le pillage de l’eau nient totalement le lien de cause à effet entre leur activité agricole et la crise hydrique. Ils invoquent l’argument du réchauffement climatique pour l’expliquer. Mais comme le dit Pedro, le changement de climat est justement le résultat de l’activité humaine.

Face à cette classe politique, certains ont tenté de se mobiliser afin de changer le système. Mais la plupart ont tout simplement été arrêtés et incarcérés. Les habitants de la province sont aussi allés jusqu’au Congrès pour demander une audience avec les ministres. En vain car ils n’ont obtenu aucune réponse de la part du gouvernement. Les représentants politiques ne portent pas le problème de l’eau aux institutions. Les gens font alors des manifestations pour exprimer leur colère mais à l’inaction politique s’ajoute la violence policière. De plus, ces mouvements sociaux restent dans l’indifférence du reste de la population chilienne. La majorité ne vit pas la crise hydrique et n’est donc pas sensible à ces problèmes peu ou mal médiatisés.

Les maires ne font pas non plus preuve de grande action politique. Certains participent aux manifestations ou signent des accords avec les grands groupes pour protéger l’accès à l’eau, sans répercutions positives. Finalement, le seul maire qui a des actions concrètes est le maire de Petorca, Gustavo Valdenegro Rubillo.

Des initiatives locales qui tentent de compenser l’inaction politique: l’exemple de la mairie de Petorca

Carolina Vilches, chargée des problématiques hydriques et environnementales dans la mairie de Petorca, nous décrit les mesures prises par la municipalité pour aider la population à faire face à la pénurie d’eau.

« Il s’agit de répondre aux nécessités en eau des communautés plus isolées et plus vulnérables et d’appuyer le programme APR (Agua Potable Rural) qui se charge de distribuer l’eau potable aux populations par des camions citernes. » Cette eau potable est en réalité vendue par l’entreprise privée ESVAL, engagée à fournir le précieux liquide de manière continue. Cependant, les quantités d’eau distribuées par ESVAL restent très faibles. Le gouvernement a décrété que le volume d’eau minimum et d’urgence était de 50 litres par habitant et par jour. “Qui vit avec 50 litres d’eau par jour ?” demande Carolina, “quand la chasse d’eau en utilise 70“.

Au gouvernement, « ils nous disent, à nous les femmes, qu’on doit prendre moins de douche parce qu’avec nos cheveux longs, on consomme davantage. » – Blanca Saavedra, habitante de Cabildo

De plus, ce système de distribution par camions citernes ne s’applique qu’à l’intérieur de la zone urbaine de Petorca. “Si je vis dans les baraquements à l’extérieur de cette zone, je n’ai pas accès à cette eau.” nous dit Carolina, désespérée. “Et la délimitation de cette zone urbaine n’a pas été actualisée depuis des années, beaucoup de gens s’y trouvent à l’extérieur.”

Un camion citerne de l’entreprise ESVAL, distributrice d’eau potable dans la région.

« La pluie tombe de mai à septembre ici. En octobre, commence la pénurie d’eau qui dure jusqu’au mois de mai qui suit. La moitié de l’année, la province est en urgence hydrique », explique Carolina. « Et cette pénurie met les gens en compétition. Certains viennent demander de l’eau à la mairie, et mentent sur leurs conditions pour l’obtenir. Il y en a qui veulent de l’eau pour construire quand d’autres n’ont même pas pour se laver, ou en ont besoin pour sauver une bête, seule chose qu’ils ont ».

Ainsi, depuis 2016,  la mairie organise en effet son propre système de distribution de l’eau, fournie gratuitement aux ménages qui sont le plus dans le besoin, notamment dans le milieu rural. En d’autres termes, elle apporte un complément à la distribution d’eau faite par les camions citernes du gouvernement. Ce système permet une co-gestion des ressources hydriques par les habitants et par la municipalité, le tout sans but lucratif.

Cependant, le manque de financement empêche de mener à bien des projets pour améliorer la situation. Par exemple, la construction d’infrastructures pour récolter et distribuer l’eau reste complexe pour la mairie, pas préparée pour ce défi, en termes de ressources économiques et humaines.

Néanmoins, en tant qu’administratrice du débit écologique du Rio Pétorca (volume d’eau minimum qui doit circuler dans le cours de la rivière pour éviter qu’elle s’assèche), la mairie est la seule pouvant octroyer des permis préalables à tout type d’intervention sur cette rivière. Les exploitants agricoles doivent donc demander cette autorisation avant d’utiliser l’eau du Rio, afin de le protéger des possibles dommages que peut causer leur activité sur son cours.

Pourtant, ces acteurs privés passent souvent outre les règles et s’approprient des sources hydriques naturelles sans l’accord de la mairie.

L’action de la municipalité n’est donc pas suffisante pour remédier à la crise tant que le gouvernement continue à octroyer des droits hydriques aux entreprises agricoles et ne propose que des mesures d’urgence : apporter l’eau par des camions citernes et installer des infrastructures précaires de mauvaise qualité.

A qui rapporte l’avocat qui assèche la région?

On pourrait penser que la production d’avocats représente un intérêt pour les habitants de la province de Petorca, en apportant de l’activité économique et des emplois. Mais il n’en est rien. Pedro nous explique que, contrairement aux idées reçues, la production agricole moderne et intensive crée moins d’emplois que l’agriculture traditionnelle qui existait auparavant.

Avant cette agriculture intensive, dans les productions plus traditionnelles, «toute la famille, toute la communauté participait, et toute l’année, il n’y avait pas de chômage. »

Aujourd’hui, les emplois proposés dans les plantations d’avocatiers sont très précaires. La majorité des travailleurs y sont haïtiens « avec des salaires de misères et de mauvaises conditions de travail ».

Ils restent toute la journée dans les champs « sans toilette, sans rien pour se faire à manger ».

« Dans les exploitations d’avocats, on ne te donne pas de salaire par jour, mais par kilo d’avocats récoltés. » Et, en général, ces salaires environnent les 3000 pesos (4 euros) par semaine. Les propriétaires de ces exploitations n’ont aucune idée des conditions de travail des ouvriers qu’ils exploitent, ou en sont totalement indifférents. En sous-traitant des entreprises pour gérer les ressources humaines (qui cherchent et emploient la main d’œuvre), ils ne créent aucune relation avec les travailleurs.

Les seuls bénéficiaires de cette activité agricole sont donc les propriétaires des terrains et du capital, qui sont aussi les représentants politiques qui détiennent constitutionnellement le pouvoir de changer ce système. Cette poignée de “capitalistes”, comme les nomme Pedro, jouit de toutes les conditions favorables au maintien de leurs intérêts économiques, au dépend du reste de la population et de la planète.

Cette situation inquiète autant qu’elle indigne, à l’heure où l’on sait que les possibles guerres dont souffrira prochainement l’humanité seront les guerres de l’eau.

Claire Le Lièvre

En stage dans une radio communautaire au Chili, j'ai rejoint l'équipe du Globeur afin d'acquérir une expérience en journalisme, sous un format moderne et accessible au plus grand nombre !

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