¡Vamos Mujer, partamos pa’ la ciudad! Une ancienne détenue et exilée politique nous raconte l’histoire des luttes sociales chiliennes… au féminin.

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Eliana Vidal Cortés, une soixante quinzaine d’années, nous accueille dans son petit appartement de la rue Miller, dans un des cerros de Valparaiso. Détenue puis exilée en France durant la dictature d’Augusto Pinochet, elle fait partie de ces femmes qui se sont engagées et s’engagent toujours contre un modèle de société capitaliste ravageur, contre le système oppresseur qui l’a imposé et le maintient toujours dans son pays. Membre d’une radio pirate de Valparaiso, militante aux Droits de l’Homme et pour la condamnation des crimes commis par la dictature, elle accepte une longue conversation sur l’implication des femmes chiliennes dans les luttes sociales de gauche de son pays, encore déchiré par l’œuvre d’une dictature néolibérale officiellement achevée il y a trente ans.

“La femme au Chili a toujours lutté. Que ce soit pour nourrir sa famille, comme sur le plan social et politique, et parfois militaire. Cependant, cette participation aux luttes historiques a toujours été occultée. Les historiens, sont des hommes. C’est pourquoi, ils racontent l’histoire des hommes. Les femmes sont toujours restées, dans les travaux d’histoire, reléguées au second plan. Mais je crois que ce désintérêt pour l’histoire des femmes existe dans tous les pays.” – Eliana Vidal Cortes, retraitée, ex-détenue politique.

Quelles sont les premières formes d’organisation des femmes en termes d’acteur social ?

Ici, au Chili, les premières organisations de femmes apparaissent au début du XXe siècle. Les femmes commencent à prendre place dans divers domaines professionnelles et à occuper des rôles de dirigeantes syndicales. Mais elles ne sont pas toujours très en avant. Donc dans toute histoire de lutte sociale, les femmes restent derrière le leadership des hommes. Néanmoins, elles ont toujours été là, dans ces luttes, dans les syndicats, considérées comme actrices secondaires jusqu’au dernier gouvernement avant celui de Salvador Allende (1970-1973), où elles gagnent en importance.

En 1935, le MEMCH (Mouvement d’Emancipation de la Femme Chilienne) est créé. Sa fondation marque, pour les femmes, le premier pas vers l’organisation car, si elles ont toujours participé aux luttes sociales chiliennes, c’est la première fois qu’un groupe de femmes existe en tant qu’organisation. Ainsi, les femmes commencent à se regrouper, à discuter les unes avec les autres et à s’accompagner, se solidariser. La lutte s’entame également à l’intérieur des partis politiques pour obtenir plus de visibilité et des femmes apparaissent sur la scène politique du pays.

C’est réellement sous le gouvernement d’Eduardo Frei Montalva (1964-1970) qu’elles acquièrent une voix dans la vie publique par la naissance d’organisations populaires dans les communes, entre voisins. Les femmes y sont plutôt actives tandis que les hommes, qui travaillent et partent donc souvent à l’extérieur des villages ou des quartiers, en restent à l’écart. Quand il s’agit de faire des repas communs en cas de pénurie, les femmes sont celles qui organisent tout. Elles sont actrices principales du système de solidarité créé et organisé par les classes populaires dans les quartiers et villages, et jouent donc un rôle clef face à la pauvreté.  A leur manière, elles s’intègrent ainsi à la lutte populaire et ouvrière donnée au niveau national et social.

Au sein du milieu militant, quelle était le niveau d’intégration de la femme ?
Sous Salvador Allende, les femmes parviennent à obtenir un rôle beaucoup plus reconnu au sein des organisations politiques. Avant, dans les réunions militantes, elles étaient seulement dans le décor, là pour faire le thé. Mais, à partir de 1970, le rôle de la femme au regard des militants hommes commence à évoluer. Je vivais dans une communauté de miniers à ce moment là. Je me souviens, mon compagnon de l’époque, militant aussi, allait protester sans moi quand il y avait des conflits sociaux et des manifestations. Il ne voulait pas que je l’accompagne. Mais une fois je lui ai dit : « moi, la prochaine fois, je viens avec toi ! »  [tapant du poing sur la table]. Puis on y allait à deux ! Bon, ça a été un peu difficile de m’intégrer au milieu syndical mineur mais ils m’acceptaient car j’étais la camarade qui venait de là-bas, de Valparaiso, la camarade d’université !

D’ailleurs, cela passait aussi dans les universités. J’ai été dirigeante de la Fédération Etudiante de l’Université Catholique de Valparaiso, au moment d’une réforme universitaire de 1967. Nous avons bloqué et occupé l’Université. Donc, je me souviens, quand il y avait des réunions de partis politiques dans l’Université, les femmes n’y assistaient pas. D’autant plus que moi je n’appartenais à aucun parti. Mais ces réunions étaient très importantes car ils y décidaient les grandes voies du mouvement, au-dessus des Fédérations Etudiantes, avec les instructions nationales données par le parti. Mais là aussi a commencé la lutte des femmes pour apparaître dans les instances de décisions des organisations sociales et politiques, au sein des Universités. En ce qui concerne les assemblées de voisins, souvent les femmes étaient les seules à y assister, mais l’assemblée était présidée par un homme. Pour ne plus rester dans cette position de second plan au sein des organisations sociales, les femmes s’organisent donc. Mais ça n’a pas été facile.

A cette époque, les militantes de gauche ont été nombreuses à revendiquer une possibilité de diriger les partis et les mouvements, et commencent à l’obtenir. Alors, les mentalités, le vocabulaire et la culture militante ont du changé.

Je me souviens sous l’Unité Populaire, sous Allende (1970-1973), quand il s’agissait de désigner les membres des organisations sociales qui existaient, il était habituel de dire « tous et toutes ». Mais nous les femmes, on préférait considérer que le terme « tous » englobait tous les militants, hommes et femmes, pour ne plus faire de distinction. Je me souviens avoir souvent débattu au sujet du langage. Moi, je voulais inclure les hommes et les femmes dans le terme « tous ».

Autre exemple : l’hymne de la Centrale Unique de Travailleurs du Chili (CUD) a été changé parce qu’il disait à l’origine « Ven conmigo compañera, y en el dia que yo muera, mi lugar lo ocupas tu » (« Viens avec moi ma camarade, et le jour où je meurs, tu prendras ma place »). La chanson insinuait donc qu’il fallait attendre que le camarade meure pour accéder à sa position dans le mouvement ! Mais femmes dans la CUD se sont imposées pour avoir une place dans les espaces de décisions, et avant que ne meurent leurs camarades masculins ! [rire]. Ils ont donc du changé l’hymne… Mais avant ça, on était un peu comme l’arrière-garde des hommes…

Mais le changement est déjà là sous Eduardo Frei Montalva, dans les années 1960, car les femmes travaillaient beaucoup et étaient très présentes dans les associations de quartiers et de villages. Ensemble, elles répondaient au besoin des familles et luttaient contre la misère, le manque d’alimentation surtout. Par exemple, elles rédigeaient des livres de cuisine avec des recettes élaborées et peu chères. Dans ce cadre là, elles ont commencé à obtenir une position importante.

Cette avancée a été encore plus marquée sous le gouvernement d’Allende, car à ce moment là, même au sein de la droite, la mobilisation des femmes s’intensifie. Les femmes de droite descendaient dans les rues pour protester contre le gouvernement de gauche.”

Avant cela, pour atteindre un minimum de leadership, les femmes militantes avaient-elle à adopter une posture plus « masculine » pour gagner en respect ?
“Non, pas vraiment. Enfin parfois si mais comme je t’ai dit, les femmes participe déjà depuis longtemps aux luttes sociales, elles n’ont pas besoin d’adopter telle ou telle posture de leurs camarades masculins puisqu’elles-mêmes se mobilisent en tant que femme. Remontons en arrière et prenons l’exemple du massacre de Santa Maria de Iquique, de 1907. Qui sont ceux qui marchent des mines jusqu’à Iquique et se font tués ? Les hommes, les femmes et les enfants. Les femmes ont toujours participé, même si les hommes sont au devant de la scène, les femmes sont toujours là.

Le mouvement ouvrier de Santa Maria de Iquique commence au XIXe siècle. Il y a quatre grandes grèves au début du XXe siècle : à Valparaiso en 1903, à Santiago en 1905, à Antofagasta en 1906 et en 1907, c’est la tuerie de Santa Maria de Iquique. Ce sont les quatre grandes grèves qui, au début du siècle, regroupent et réorganisent ces mouvements de travailleurs. Là, apparaît un mouvement ouvrier uni, national.
En 1907, il y a une manifestation de mineurs à Iquique, au Nord du Chili. Depuis les petites mines, les ouvriers marchent jusqu’à la ville pour y rencontrer les autorités, en pensant que celles-ci accepteront de les écouter. Marchent alors les ouvriers, leurs femmes et leurs enfants. Quand ils arrivent à Iquique, les autorités les reçoivent et les font entrer dans une école, l’école Santa Maria. Les manifestants s’y regroupent donc, s’y pose un moment. Puis, l’intendant de l’époque ordonne d’ouvrir le feu sur eux, qui fait environs 3000 morts.
Il y a une cantate qui rend hommage aux victimes. Il est possible que tu l’ais déjà écouté, ça fait [se met à chantonner] « Vamos mujer, andamos pa’ la ciudad… » (« Venez, femmes, marchons jusqu’à la ville… »). Là, l’ouvrier appelle sa femme à aller protester avec lui. La famille entière s’intègre donc à la lutte.

Quand commence el MEMCH en 1935, les femmes sont désormais visibles en tant que mouvement social. Puis, elles acquièrent le vote féminin en 1949, et elles se réaffirment réellement sous l’Unité Populaire.
Là, les femmes ayant les mêmes droits politiques que les hommes, on s’impose davantage dans les organisations politiques, même dans les partis. Cependant, il existait toujours des départements féminins à l’intérieur de ces organisations. Ils reconnaissaient l’implication politique des femmes mais considéraient qu’elles devaient traiter des sujets qui, d’après eux, ne concernaient qu’elles (l’enfance, la nourriture, le foyer…). C’était surtout l’idée de les mettre là pour ne pas qu’elles dérangent…

Il y a des mouvements, à l’extérieur des partis politiques traditionnels, qui surgissent disons à la périphérie du jeu politique, comme le MIR par exemple (Movimiento de Izquierda Revolucionaria), qui n’ont jamais eu de département féminin.
Moi, j’ai été dans d’autres organisations politiques où les femmes participaient comme les hommes, sans être isolées.”

Et ça a été facile, ça s’est fait naturellement, il n’y a pas eu d’obstacle à l’implication des femmes à l’égal des hommes dans ces organisations politiques ?
“Moi, je crois que quand une femme parle bien, les types te reconnaissent. Point. Du temps de Frei Montalva, avant Allende, il y a déjà des mouvements universitaires au niveau mondial, et là les femmes sont déjà protagonistes. Elles intègrent les partis politiques en passant par les organisations étudiantes. Elles obtiennent donc un rôle beaucoup plus prépondérant, plus qu’aujourd’hui au final. Les femmes qui entraient dans les centres d’élèves étaient parfois dirigeantes et avaient une voix. Ça n’est pas que les hommes nous ont ouvert un accès aux directions des mouvements. C’est que nous, les femmes, on a pris la parole, sans la demander. Et les hommes ne pouvaient l’empêcher. Et ça, c’était dans les années 1960!
Avant, les femmes luttaient surtout dans les organisations purement féminines comme le MEMCH et autres organisations de femmes. Mais ça leur a permis de gagner en force, de se politiser, bien qu’il y ait toujours eu des femmes politisées.

Mais, quand est-ce que les femmes ont réellement uni leur cause, et se sont organisées au niveau national ? C’est d’abord durant l’Unité Populaire d’Allende (1970-1973). Pourquoi ? Parce qu’il y avait des organisations de femmes, Allende appelait les femmes à se mobiliser. Allende avait trois filles et une épouse. Une des personnes qu’Allende écoutait beaucoup, c’est une de ses filles, Tati. Dans son gouvernement, il y avait des femmes ministres aussi. Après, ça n’était pas non plus une parité parfaite, mais il y avait des femmes. De toute manière, ça a été un progrès en comparaison aux gouvernements antérieurs.

Puis, que se passe-t-il avec la dictature ? Sous la dictature de Pinochet (1973-1990), la répression frappe autant les hommes que les femmes. Mais, les premières organisations qui commencent à chercher les victimes de cette répression, les détenus disparus, sont des organisations de femmes. Celles-ci s’organisent pour retrouver leurs conjoints ou leurs enfants arrêtés et disparus. D’abord, dès 1973, est crée le Comité de Coopération pour la Paix (Comité Pro Paz), organisé par le groupe d’Eglises évangélique, protestante et catholique. Cette institution avait pour but d’apporter une assistance morale, économique, technique et juridique aux chiliens qui souffraient des persécutions sous la dictature. Naturellement, les femmes dont les maris ou les fils ont été arrêtés et fait détenus, les épouses et les mères, s’organisent pour aller aux offices du Comité Pro Paz, y signaler les disparitions et chercher des avocats. Ainsi, apparaissent les groupes de familles des prisonniers politiques. Puis, se forment les familles d’exécutés et disparus politiques mais bien après, car, durant les premières années de la dictature, tu ne veux pas croire que ton mari ou ton fils ait été exécuté. Mais, des témoignages de détenus qui sortent de prison ou d’avocats permettent peu à peu de savoir ce que la dictature destine aux prisonniers politiques. On commence donc à découvrir les corps qui, pour certains, apparaissent dans la rue. Les militaires laissent voir les fosses aux familles et reconnaître le cadavre de leurs proches disparus. On se rend compte que certains ne reviendront plus.

Ces groupes de recherche des disparus sont essentiellement composés de femmes pour deux raisons. Premièrement, la majeure partie des gens qui sont fait prisonniers sont des hommes. Par exemple, les militaires montaient dans les bus de mineurs ou allaient dans les réunions de syndicats, où la majeure partie des personnes étaient des hommes, et les arrêtaient tous. Et même quand des femmes disparaissaient, leurs mères étaient les premières à entamer leur recherche. Deuxièmement, les femmes avaient moins de risque d’être arrêtés que les hommes, considérées moins « menaçantes » par les forces de l’ordre, donc il était plus prudent que ce soit la mère plutôt que le père qui se présente pour déclarer des disparitions. A cela s’ajoute que les hommes étaient souvent les seuls travailleurs du foyer donc pendant qu’ils devaient sortir travailler, les femmes, elles, pouvaient poursuivre les recherches. Le comité Pro Paz était dirigé par le pasteur luthérien allemand Helmut Frenz qui menait du mieux que possible sa mission de solidarité aux familles de détenus politiques. Il poursuivait tellement bien cette mission que le dictateur Pinochet l’en a écarté.

Les gens désemparés par les disparitions sont donc pris en charge par l’Eglise Catholique dans le cadre de la Vicaria de la Solidaridad (Presbytère de la Solidarité). Elle s’installe dans un bâtiment à côté de la Cathédrale de Santiago, un presbytère, dans lequel elle poursuit le travail que faisait le Comité Pro Paz.

A l’intérieur même des prisons, les détenus s’organisent. Les femmes s’organisent. Dans certaines grandes prisons où les détenus étaient nombreux, ils s’organisaient entre partis.

Dans la prison où j’étais, on était peu nombreuses donc on s’organisait en un seul groupe pour continuer à agir depuis la prison, pour demander et recevoir les nouvelles de l’extérieur. Moi, j’étais un peu plus seule car j’ai été transférée plusieurs fois, en étant souvent la seule femme de la prison, donc je n’ai pas eu les moyens pour m’intégrer dans ces organisations au sein des centres de détention. Mais je me souviens quand j’allais rendre visite à mon mari détenu, celui qu’ils ont tué, dans la prison où il était, c’était bien divisé : le Parti Communiste ici, l’Unité populaire par là, le MIR…

Les femmes, durant les années 1960, s’organisent surtout autour des gens détenus ou exilées. En parallèle, se poursuivent les repas collectifs dans les communes, avec les femmes qui cuisinent ensemble pour plusieurs familles. Cette solidarité entre habitants des mêmes communes répondait à la misère produite par la dictature, quand il y avait beaucoup de chômage, quand beaucoup de familles voyaient leur père ou leur mère détenus ou exilés.
La solidarité se voyait aussi à l’intérieur et vers les prisons où s’est développé l’artisanat. Les arpilleras (grandes illustrations en toile tissée) faites par les femmes à l’extérieur en faisaient partie. Certaines de ces arpilleras avaient une petite poche, discrète où se pouvaient introduire des messages, des nouvelles du pays, des familles, des disparus. Les hommes, détenus faisait aussi de l’artisanat. Par exemple, les os des viandes trouvées dans les plats étaient introduits dans les prisons, tout comme le cuir ou le bois, pour que les détenus puissent en faire des petites figurines, qu’ils taillaient avec ce qu’ils trouvaient. L’ordre était donc de ne pas jeter les os, de ne pas les donner aux chiens, de les nettoyer et les faire passer aux détenus. Cet artisanat qui se faisait l’intérieur des prisons allait aussi aux familles à l’extérieur, afin que celles-ci puissent les vendre et avoir de l’argent.”

Concernant les mesures prises par le gouvernement de Pinochet, y-a-t-il eu un changement dans la condition et les droits des femmes ?
“Les premières mesures prises par le gouvernement sur ce point a été d’imposer les cheveux courts aux hommes, puisque les cheveux longs étaient perçus comme la coupe des hippies de gauche, et d’interdire le pantalon aux femmes. Puis, avec ça ce sont imposés tous les modèles traditionnels de la famille, avec les rôles traditionnels de l’homme et de la femme. C’était un retour à un système conservateur avec une répression où tu devais retourner à ton espace de femme, à ton foyer, sans participer à aucun mouvement politique, ou tu étais arrêtée.”

En portant un pantalon dans la rue, je risquais donc d’être arrêtée et détenue ?
“Exactement.
Ça n’est que quelque chose de physique, mais ça te marque. Bon, ça n’a pas duré beaucoup, seulement les premiers jours de la dictature. Mais il y avait là quelque chose de symbolique.

Cependant, si les femmes étaient réduites à leur rôle traditionnels d’épouse et de mères, elles devaient néanmoins allaient travailler davantage pour compenser le recul du niveau de vie produit par la crise. La municipalité, sur inscription, via un programme d’emplois minimums, leur trouvait des travaux municipaux (par exemple nettoyer la rue). Et en effet, elles étaient payées le minimum, mais vraiment… le minimum, minimum ! Si les femmes sont allées travailler en masse, c’est parce qu’elles devaient le faire pour éviter la pauvreté et la faim. Beaucoup travaillaient déjà en dehors de la maison avant cela, mais durant la dictature, elles le faisaient par réelle nécessité, parce que ces emplois étaient une pure exploitation. Le reste des emplois donnait aussi des salaires misérables qui obligeaient à avoir d’autres sources de salaires. C’est aussi pour ça que se faisaient les repas collectifs, les gens n’avaient vraiment pas les moyens et partageait donc le peu qu’ils avaient, en solidarité.

La répression est féroce durant les années 1970, la résistance est très difficile. Puis, en 1980, elle se développe beaucoup plus, ses membres se font plus nombreux. Et en 1983, c’est quand commencent les grandes mobilisations du Chili. Je me souviens que je suis revenue d’exil en 1984, une semaine avant de grandes protestations. Une femme de la douane m’avait ,demandée d’où je venais, je ai dit « de la France ». Et elle me dit : « Bienvenue ! Qu’allez-vous faire ce dimanche ? ». « Je vais rester à la maison » je lui ai répondu. « Oui, mieux vaut rester à la maison.» m’a-t-elle dit avait un air complice. C’est que le dimanche il y avait une mobilisation, tiens ! Donc, tu vois, déjà en 1984, les gens étaient prêts à parler contre la dictature. En 1984, les femmes recommencent à se réunir dans des groupes féministes. Et elles publient une revue qui s’appelle Furia. A Valparaiso et à Santiago, Le Centre Communautaire La Casa de la Mujer se forme en 1991. Ce centre, où j’irai travailler ensuite, se forme avec un projet d’une ONG Hollandaise. Cette ONG avait pour but de protéger les droits des femmes, notamment en recevant et en aidant les femmes victimes de violences domestiques. On y fait des assemblées, des ateliers, etcétéra.

Ces groupes de femmes apparaissent donc, et travaillent ensemble mais n’incluent pas pour le moment les groupes de femmes des communes, car il y a des réticences. Les femmes des associations communales n’aiment pas beaucoup les féministes. Moi, j’ai aussi eu du mal à saisir ce qu’était le féminisme.

J’étais très de gauche, je considérais que, oui, nous les femmes nous avons des droits. Mais c’était difficile de comprendre ce concept importé d’Europe pour les femmes chiliennes des milieux plus populaires, plus défavorisés, qui vivaient dans des petits villages voire des campements. Ça paraissait réservé à la petite bourgeoisie expatriée en Europe. Jusqu’à ce qu’on se rende compte que les féministes ne sont pas seulement des femmes qui s’enlève les culottes et les sous-tifs dans la rue, mais qu’il y a une réelle lutte à faire pour les droits des femmes. Et cela se fait dans les années 1980 où beaucoup de femmes commencent à comprendre ce qu’est le féminisme. Alors apparaissent les ONG féministes, comme La Casa de la Mujer par exemple, et d’autres organisations de femmes.

Ainsi, quand on arrive dans les années 1990, sous le gouvernement de Patricio Aylwin, ce processus d’éducation et plutôt avancé.

De toute manière, les féministes, étant de gauche, luttaient aussi contre la dictature.

Le gros changement pour les femmes durant la dictature a été qu’elles ont du aller travailler en masse, pour faire face à la misère apportée par la crise. Les hommes ont donc du apprendre à ne plus être la seule source de revenus de la famille. Pendant tout ce temps, de la dictature, il y a eu beaucoup de cas de dépression chez les hommes, qui se mettaient à boire beaucoup, même après la dictature. Il y avait comme une sorte de crise de la masculinité face à la répression sévère qui s’exerçaient envers les hommes de gauche mais aussi face à l’importance qu’a obtenu la gente féminine dans la dictature : les femmes faisaient les repas communs, les femmes faisaient les arpilleras, les femmes descendaient dans la rue pour protester, cherchaient les détenus disparus, …

Quel a été le rôle de l’Eglise ? A-t-elle en partie collaboré avec la dictature?

“Au Chili, l’Eglise a été moins dure qu’en Argentine. En Argentine, l’Eglise a directement collaboré avec la répression. Ici, il y avait par exemple le Cardinal Silva Henriquez qui a appuyé et organisé les curés des villages pour aider les personnes persécutées par la dictature. Bien que, dans les premiers jours de la dictature, la Démocratie-Chrétienne appuyait le coup d’Etat, l’Eglise avait un poids dans la résistance contre la dictature, à travers la Vicaria de la Solidaridad.”

Y a-t-il eu également des femmes qui participaient à la dictature?
“Il y avait certes beaucoup plus d’hommes que de femmes, mais, oui, il y a eu des femmes dans les fonctions de la dictature. Il y a eu plusieurs dont on a le nom, mais il y en a une très connue, la « Flaca Alejandra » comme on l’appelait dans le MIR, qui aujourd’hui a une boutique d’artisanat sur l’Île de Pâques. De son vrai nom Marcia Alejandra Merino Vega, était dirigeante du MIR. Elle a été arrêtée, emprisonnée et sortie de prison puis cesser de militer dans le MIR, affirmant que la lutte était perdue d’avance vu le nombre élevé de résistants tombés. Du moins, ça, c’est sa version. Néanmoins, elle est détenue une seconde fois et là, non seulement elle dénonce ses camarades, mais elle rentre aussi dans la DINA (Direction Nationale du Renseignement du régime) renommée CNI plus tard (Centre National d’Information) où elle se transforme en tortionnaire. Personne ne peut dire qu’il ne dénoncera jamais, même sous la torture, car, sous la torture, tu peux craquer à tout moment. Il y a eu des gens qui ont dénoncé, bien sûr. Par exemple, ils étaient emmenés en voiture par les services de renseignements pour qu’ils montrent dans la rue les personnes ennemies du régime. Mais la « Flaca Alejandra », n’a pas seulement dénoncé, mais s’est aussi transformée en tortionnaire au service de la dictature contre laquelle elle avait lutté. Elle s’est mise à poursuivre et persécuter ceux qui avaient été ses camarades du MIR. Durant l’été 1975, beaucoup de gens à Valparaiso sont fait emprisonnés voire sont exécutés. Un jour, tous les membres du MIR sont arrêtés. L’un d’entre eux se bat avec le commandant MAIPU pour qu’il n’embarque pas tout le monde. Et au final, ils en arrêtent 12. J’ai une amie, la Valky, qui est arrêtée alors qu’elle avait 19 ans. Aujourd’hui, elle doit avoir une soixantaine d’années et elle a toujours une tête de bébé alors tu imagines quand elle avait 19 ans ? Elle est interrogée sous la direction de la « Flaca Alejandra », Les forces de renseignements cherchaient en fait à connaître l’organisation du MIR et les fonctions de chacun. Mais Valky ne dit rien. Alors, la Alejandra dit « laisse tomber, ça n’est qu’une gamine elle ne nous servira à rien ». Masi après avoir interrogé d’autres détenus et fait son investigation, la DINA se rendent compte que la Valky était chargée de la question militaire, des contacts que le MIR avait avec l’armée, un rôle clef ! Ils l’interrogent donc de noveau et là, la Valky nous a raconté. La Flaca lui dit « A moi, aucune petite conne dans ton genre me fait chier ». Et la Valky raconte encore « là, elle me torture, et elle m’en fait baver… ». Du sang partout, qui coule par les oreilles, le nez, par en bas. Et ça, c’était la Flaca Alejandra.

De plus, les femmes qui y participaient, puisqu’elles exerçaient évidemment dans un univers machiste, avait beaucoup plus à prouver que leur collègues masculins. C’est pourquoi leur torture était beaucoup plus forte que celle effectuée par les hommes.

Et dans d’autres organes du régime, l’administration, l’entourage de Pinochet, il y avait aussi des femmes avec des responsabilités importantes ?
Je n’ai pas vu de femmes dans les fonctions disons « en haut », aux commandements. Mais dans les services de renseignement, oui, il y en a pas mal.

Aujourd’hui, les femmes participent-elle toujours autant aux luttes sociales du Chili ?
Au XXe siècle, les femmes, et la société chilienne en générale, étaient beaucoup plus politisées qu’aujourd’hui. Il était très difficile de trouver une personne qui n’ait aucun positionnement politique. Aujourd’hui, on voit certes beaucoup de jeunes qui, depuis les mobilisations de 2011, descendent dans la rue. Mais les adultes, hommes comme femmes, se mobilisent beaucoup moins. Quand la Concertation arrive au pouvoir, elle fait en sorte que personne ne pense et que personne ne se politise. Mais, avec les mobilisations étudiantes de 2011, on observe un regain d’intérêt pour la politique. Néanmoins, dès 2003, il y a déjà des grandes mobilisations dans le secondaire à Santiago. . Puis, dans l’opinion générale, c’est durant l’année 2006 que l’on observe un boom de la conscience politique des chiliens. Et les mêmes étudiants qui descendent dans la rue durant les protestations de 2006, sont justement ceux qui avaient participé en tant que lycéens aux mobilisations de 2003. C’est donc une génération qui se réveille et arrive à l’Université avec une conscience politique, ce qui alimente aussi les mobilisations de 2011. Les étudiants rappelaient au reste de la population la nécessité de descendre dans la rue pour réarmer les mobilisations sociales. Et dans ces mouvements étudiants, on trouve autant de filles que de garçons. Les filles sont parfois même plus souvent mobilisées puisque beaucoup de mobilisations étudiantes sont aussi féministes.

 

Claire Le Lièvre

En stage dans une radio communautaire au Chili, j'ai rejoint l'équipe du Globeur afin d'acquérir une expérience en journalisme, sous un format moderne et accessible au plus grand nombre !

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