Féminisme à l’espagnol(e), quand les hommes s’en mêlent

Si le féminisme au masculin semble au premier abord être un engagement improbable, est-il si impensable d’imaginer que des hommes se mobilisent pour revendiquer davantage d’égalité entre les femmes et les hommes ? A en croire le Baromètre Féministe en Espagne, réalisé en octobre dernier, pas tant que ça. Alors que près de 6 Espagnoles sur 10 se déclarent féministes, 46% de leurs compatriotes masculins se définissent aussi ainsi. Les hommes commencent à prendre conscience que leur responsabilisation constitue la clé pour construire une société plus égalitaire.

Le féminisme en Espagne a suivi une trajectoire singulière, rythmée par l’histoire d’un pays aux caractéristiques bien différentes des autres Etats européens. La laïcisation tardive de l’Espagne est sans doute l’un des facteurs clés de l’émergence tardive des revendications féministes. Il n’est cependant pas le seul.

Revendications féministes : un pays à la traîne

La Seconde République (1931-1939) permit des avancées significatives sur les questions d’égalité femmes-hommes. Entre autres, on y adopte le droit de vote pour les femmes en 1931, le mariage civil et le droit au divorce, l’égalité salariale mais aussi dès 1936 le droit à l’avortement. Malheureusement, la victoire du franquisme et les presque quarante années de dictature marquent un coup d’arrêt brutal en matière de droits des femmes. Réduites aux rôles d’épouse et de mère, les Espagnoles ne peuvent que difficilement réagir aux lois discriminatoires qui restreignent leurs libertés, sous peine d’être violemment réprimées. Ainsi, l’adultère est considéré jusqu’en 1976 comme un délit grave pour les femmes, mais pas pour les hommes.

En 1975, la période de transition démocratique s’ouvre. Le pays entame sa reconstruction sociale, économique et internationale. Malheureusement, le sujet de l’égalité entre femmes et hommes n’est pas une priorité pour les gouvernements. Les partis démocratiques créent des sections féminines qui leur sont subordonnées. Pour autant, les revendications des femmes qui s’y engagent ne sont pas prises en compte. Elles sont alors nombreuses à quitter les organisations politiques traditionnelles pour se regrouper et se consacrer exclusivement au féminisme. L’égalité des sexes n’étant pas considérée comme un impératif démocratique par les hommes politiques, le féminisme reste pendant longtemps une affaire de femmes.

Une prise de conscience masculine  face aux violences faites aux femmes

Le mouvement féministe au masculin émerge dans les années 1970. Il apparaît d’abord aux Etats-Unis et dans les pays scandinaves avec les premiers groupes d’hommes de réflexion sur la condition masculine. Ce n’est que dans les années 80 que ce mouvement atteint la péninsule ibérique. Les premiers groupes d’hommes dits proféministes se forment en 1985 à Valence et Séville. Ils restent cependant sans ampleur et sans structure organisée.

En 1997, l’assassinat de l’andalouse Ana Orantes par son ex-mari qui la battait constitue un véritable électrochoc et suscite l’indignation sur l’ensemble du territoire espagnol. Cette mère de famille de soixante ans avait raconté les violences subies lors d’une émission de la télévision régionale andalouse Canal Sur : “Porter plainte ne sert pas à grand-chose, on te dit que les disputes en famille sont une chose normale” témoignait-elle. Une prise de parole qui a fortement déplu à son mari. Ils vivaient toujours sous le même toit sur obligation du juge, et ce malgré le divorce. En réaction, il l’a attachée et arrosée d’essence avant de la brûler vive. C’est cet acte qui a entraîné l’émergence de mouvements de protestation dans toute l’Espagne. Leurs revendications ? Plus de protection pour les femmes battues et une dénonciation de l’inaction face aux féminicides.

Intervention de Ana Orentes en 1997 sur Canal Sur.

Si la mobilisation a été très majoritairement féminine, cet événement tragique a fait naître chez certains hommes une remise en cause de leur passivité sur ces sujets. En 2001, un groupe d’hommes se réunit à Malaga (Andalousie) pour échanger sur ce que signifie « être un homme »  et discuter de leur attitude envers les femmes. L’idée d’une organisation masculine dédiée à la réflexion s’est alors imposée comme une évidence. C’est ainsi qu’est née l’Association des Hommes pour l’Egalité entre les Genres (Asociación de Hombres por la Igualdad de GéneroAHIGE). Cette structure, pionnière en la matière, a pour objectif fondamental de lutter contre la discrimination structurelle générée par la société. Elle veut permettre un changement, aussi bien personnel que collectif, des hommes, par les hommes.

“Je suis un homme féministe !”

L’AHIGE dispose aujourd’hui de multiples bases sur le territoire espagnol et rassemble des membres de 18 à 75 ans aux profils très variés. Miguel Lázaro a rejoint l’AHIGE il y a 5 ans. Sensibilisé par une ancienne compagne, il s’est renseigné sur le féminisme et a découvert l’association qu’il a alors décidé d’intégrer. Miguel insiste : “l’association est exclusivement masculine.” Ce qui est important pour lui, c’est le regard des autres hommes sur son attitude : “La base du travail, c’est d’accepter de se montrer vulnérable, sensible avec d’autres hommes. Les espaces non mixtes facilitent l’échange sur notre ressenti et améliorent le développement personnel.”

L’AHIGE mise sur une responsabilisation individuelle et collective des hommes pour construire des valeurs alternatives au modèle traditionnel de l’homme machiste. (Ndlr : terme employé en espagnol). Au niveau individuel, il s’agit de “se déconstruire comme hommes et se reconstruire en tant que personnes”. Concrètement, que cela signifie-t-il ? Pour Miguel, féministe, il veille à ce que son comportement ne produise pas de situation de différenciation.

Il nous explique éviter d’être compétitif, rejeter la violence ou l’agressivité. Il veille également à son attitude envers les femmes. Cela passe aussi par la prise de conscience des privilèges dont il dispose en tant qu’homme :

“J’essaie de renoncer à mes privilèges dans l’espace public. Par exemple, ne pas toujours parler mais me taire parce que je sais qu’il y a des femmes qui ne sont pas entraînées à parler dans l’espace public et donc ça peut être difficile pour elles.”

Il affirme essayer d’avoir une relation égalitaire avec sa compagne, dans tous les domaines : relations sexuelles, consommation de pornographie, tâches ménagères, compassion pendant les règles… Pour Miguel, la clé c’est d’écouter ce que les femmes lui disent. Il essaie de considérer chaque remarque sur son comportement comme une opportunité de s’améliorer en tant que personne.

L’affaire de toutes et tous, des gains pour toutes et tous

La mobilisation masculine pour l’égalité des sexes est un combat qui surprend car, à première vue, ceux qui le mènent n’en tirent pas profit. Pour autant, les hommes qui militent aux côtés de Miguel sont persuadés d’y gagner, même lorsqu’ils y perdent des privilèges. Pour Miguel, “un homme peut être féministe parce que le féminisme n’est pas seulement la lutte pour l’égalité pour les femmes. C’est avant tout un projet d’ordre social, de civilisation.” Atteindre cette société égalitaire nécessiterait des concessions de la part des hommes pour que les femmes puissent y trouver leur place.

“Le féminisme ne va pas contre les hommes mais contre le patriarcat.”  – Miguel Lázaro, membre de l’AHIGE

Cependant, les hommes auraient aussi à y gagner m’explique-t-on. Miguel insiste, pour lui “le féminisme ne va pas contre les hommes mais contre le patriarcat, qui est un système idéologique de domination qui conditionne aussi bien les hommes que les femmes.” Le patriarcat définit des rôles binaires non interchangeables. S’il guide la conduite des femmes, il empêche aussi les hommes d’agir différemment des modèles de virilité, sous peine de voir leur masculinité remise en cause. Les hommes féministes sont persuadés que les possibilités de développement personnel et émotionnel, ainsi que la qualité de vie qu’ils obtiennent avec la perspective féministe son supérieures, les libérant des injonctions associées à la masculinité. Dès lors, être féministe est aussi pour les hommes un vecteur d’émancipation.

Des programmes publics pionniers mais qui restent marginaux

A l’image de l’AHIGE, les associations d’hommes en faveur de l’égalité insistent sur la nécessité d’encourager une véritable responsabilité collective. Celle-ci passe par des politiques publiques à destination des hommes. Il existe en Espagne quelques programmes pionniers en la matière.

En 1999, la ville de Jerez de la Frontera lance une initiative inédite, “Homme pour l’Egalité”, afin de stimuler un engagement actif des hommes contre le sexisme et les violences envers les femmes. Des fonds sont attribués pour la réalisation d’ateliers dédiés exclusivement aux hommes et aux garçons. Vingt ans plus tard, le programme s’est étendu aux communes alentours et comporte des volets d’action plus diversifiés. Ainsi, des interventions dans des collèges et lycées sont mises en place pour sensibiliser les jeunes garçons.

© Jerez Sin Fronteras

Sur ce modèle, le gouvernement basque et la mairie de Barcelone ont aussi investi dans des programmes similaires. Mais ces initiatives restent marginales. Une aide bien insuffisante selon Miguel, qui regrette « la réticence des pouvoirs publics à écouter la voix de l’égalité depuis une perspective masculine. » Entre 2010 et 2014, le budget alloué aux politiques publiques pour l’égalité et la lutte contre la violence machiste (Ndlr : terme utilisé en espagnol) a chuté de 17 millions d’euros en Espagne. Si depuis 2015, la tendance s’est inversée, les programmes en faveur de l’égalité hommes/femmes n’en restent pas moins majoritairement dédiés aux femmes.

Le congé de paternité : papa aussi s’occupe de bébé

L’Espagne pourrait bientôt rejoindre le groupe de tête européen, aux côtés de la Suède et de l’Autriche, en matière d’égalité des congés parentaux. Il s’agit de responsabiliser les hommes en tant que pères. Le parti de gauche radicale Podemos avait déjà fait une proposition de loi dans ce sens en 2011. Cependant, le Parti populaire (droite conservatrice) alors au pouvoir s’y est toujours opposé. L’arrivée du Parti socialiste au pouvoir en juin 2018 a fait évoluer la situation. Le gouvernement espagnol a ainsi approuvé au début du mois de mars un décret royal prévoyant l’extension progressive des congés de paternité.

Actuellement, les mères disposent d’un congé de maternité obligatoire de 6 semaines. Il est de 5 semaines maximum pour les pères et a un caractère facultatif. Par ailleurs, 10 semaines supplémentaires peuvent être prises, à se répartir, ou non, entre les parents. Selon la Sécurité Sociale espagnole, moins de 2% des pères ont pris d’une part de ces 10 semaines en 2015.

La réforme adoptée prévoit l’extension du congé de paternité, avec le passage progressif de 5 semaines actuellement à 16 semaines en 2021. Le but est ainsi de garantir une répartition égale des congés entre mères et pères. Au total, 6 semaines obligatoires pour chacun des parents et 10 semaines supplémentaires facultatives par parent. Une mesure qui coûtera, pour l’année 2019, 226 millions à l’Etat espagnol et 53 millions aux entreprises, selon Europa Press.

“[Il faut] que l’enfant arrête de grandir en intériorisant que sa mère s’occupe de lui et que son père travaille”  – Virginia Carrera Garrosa, membre de la PPiiNA

Bien que cette réforme constitue une avancée majeure en termes d’égalité entre les femmes et les hommes, elle comporte tout de même des failles. Virginia Carrera Garrosa est membre de la PPiiNA (Plataforma por Permisos Iguales e Intransferibles de Nacimiento y Adopción), association dont l’unique objectif est la réforme du système de congés de naissance. Elle milite pour des congés égaux, non transférables et payés à 100%. Selon elle, tant que les congés restent transférables d’un parent à l’autre, ce sera toujours la mère qui s’occupera de l’enfant. Il est probable que le père reprenne quant à lui le travail à l’issue des six semaines obligatoires.

© PPiiNA

“C’est important de changer pour que l’enfant arrête de grandir en intériorisant que sa mère s’occupe de lui et que son père travaille” affirme Virginia. Selon elle, il faut absolument rendre les congés non transférables entre les conjoints. Premier objectif : que les pères prennent le temps de s’occuper de leurs enfants et assument leurs responsabilités. Seconde raison : éviter une précarisation des jeunes mamans et une dépendance économique dans les mois qui suivent la naissance.

Une société civile mobilisée : l’Espagne, un exemple à suivre ?

Les pouvoirs publics avancent parfois difficilement en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. En revanche, le réseau espagnol d’associations engagées dans ce domaine compte, au contraire, parmi les plus développés d’Europe. Miguel, de l’Association des Hommes pour l’Egalité entre les Genres, est fier de représenter son association hors des frontières espagnoles. Il participe régulièrement aux réunions de l’alliance mondiale Men Engage, dont le but est de donner une voix collective sur la nécessité d’engager des hommes et des garçons dans l’égalité des sexes. Cinq associations espagnoles font partie de cette organisation. Miguel me confie être inquiet autant qu’amusé de n’avoir vu aucun représentant français lors des dernières réunions.

Manifestation dans les rues de Salamanque – 8 mars 2019

Enfin, si le caractère essentiel du rôle des hommes pour atteindre une société égalitaire a fait l’objet d’une prise de conscience tardive en Espagne, le pays dispose aujourd’hui d’un mouvement féministe puissant. Il est indéniable que la responsabilisation des hommes est désormais perçue comme un impératif pour espérer plus d’égalité. Le 8 mars 2010, à l’occasion de la Journée Internationale des Droits des Femmes, ils étaient nombreux, très nombreux, à déambuler dans les rues d’Espagne. Aux côtés de toutes ces femmes, ils arboraient pancartes et foulards violets, pour revendiquer une société égalitaire, pour elles, pour eux.

Fiona De Sainte Maresville

Etudiante en science politique, je suis avide de rencontres et passionnée par le voyage d'aventure. C'est loin de ma terre lilloise que je compte m'essayer au reportage et décrypter les enjeux auxquels est confrontée la société espagnole.

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