Dans les abysses de l’enfer : être domestique à Hong Kong

Dans l’ombre et au milieu des grattes ciels de Hong Kong, une minorité travaille sans relâche pour tenter de survivre malgré des conditions de vie effroyables.

Tous les dimanches, à Hong Kong, se déroule le même spectacle. Des Philippines, Indonésiennes se regroupent partout dans la région et passent la journée sur des cartons. Aucune ne demande de l’argent, certaines s’adonnent à des danses et toutes disparaissent la nuit tombée. Voici le dimanche classique de celles qu’on appelle les maids ou foreign domestic workers (FDW).

“Nos droits ne sont pas respectés. Ce qui est inscrit dans le contrat n’est pas la réalité.” – Angela, domestique

Philippines pour la grande majorité mais aussi Indonésiennes ou Thaïlandaises, ces femmes représentent environ 5% de la population totale de Hong Kong. Beaucoup connaissent les risques du métier mais chaque année, environ 20 000 servantes originaire d’Asie du Sud Est viennent à Hong Kong pour exercer ce métier. La raison principale ? L’argent. Comparé à leurs pays d’origine, le salaire ambitionné est plus intéressant :

« Je suis venu à Hong Kong pour pouvoir gagner de l’argent et aller au Canada afin d’y travailler comme aide de maison. Pour l’instant, les billets pour le Canada sont vraiment trop chers » résume Maria*. D’autres viennent à Hong Kong pour subvenir aux besoins de leur famille, restée au pays.

Mais c’est là d’où vient la première injustice de ce statut. Les FDW ne sont malheureusement pas éligibles au salaire minimum (30 HKD/heure). Elles ne sont payées qu’à hauteur de 4,110 HKD (l’équivalent de 460,24€) soit 25HKD par heure si on considère une semaine de 40 heures, rarement le cas selon des témoignages. S’ajoute à cela la malveillance de certains employeurs qui ne se gêne pas pour déduire des sommes sur le salaire : « Le sous paiement vient souvent des déductions illégales : ne pas être rentrée à l’heure donnée, ne pas cuisiner le riz de la façon dont l’employeur apprécie. C’est un gros problème parce que c’est difficile à prouver : toutes les transactions se font en liquide et les travailleuses oublient souvent de demander un reçu de salaire » constate Manuela Basto, membre de Help for Domestic Workers (HELP).

source : Enrich, ONG

Le contrat établi entre les parties peut également comporter une disposition qui permet à l’employeur ou l’employé de rompre le contrat avec un préavis de 1 mois. Le plus souvent, le contrat est rompu par l’employeur puisque la procédure n’est pas favorable aux travailleuses en termes de temps, d’argent dû. Certains employeurs sont même prêts à « éviter de payer la compensation à son ancienne employée en l’accusant d’avoir volé quelque chose ou une autre excuse » constate Mme Basto. « Après avoir passé un nombre d’années chez la même famille, la travailleuse est éligible à un long term payment service qui est une somme multipliée par le nombre d’années au service de la famille. Certains employeurs ne veulent pas payer et vont donc terminer le contrat un mois plus tôt pour éviter d’avoir à le payer. »

Manuela Basto et Reginald Frection, membres de HELP

De plus, chaque employeur doit accorder au minimum un jour de repos à ses femmes de maison, souvent le dimanche. Mais cette condition n’est pas toujours respectée comme en témoigne Angela* « Nos droits ne sont pas respectés. Ce qui est inscrit dans le contrat n’est pas la réalité. En principe, nous devons avoir 24 heures de liberté par semaine mais en réalité, on doit finir de travailler le matin pour pouvoir quitter la maison et le soir en revenant. » Les travailleuses de l’ombre n’ont en effet pas le droit de quitter le domicile de leurs employeurs où elles sont obligées de vivre 24h/24, 6 jours sur 7 : « Vivre avec son employeur rend la travailleuse vulnérable. C’est un problème.  La travailleuse peut ne pas être logée dans des conditions décentes pourtant stipulées dans le contrat » déplore Manuela Basto.  S’ensuit alors des violences physiques, morales, harcèlements sexuels, le tout dans des conditions de vie très précaires. Certaines des Domestic Workers font même l’objet de trafic d’êtres humains vers la Chine où elles sont alors exploitées, à des fins sexuelles parfois.

Domestic Workers à Central, quartier d’affaires de Hong Kong

Une législation vague et un silence du gouvernement

Les associations Help for Domestic Workers (HELP) et Open Door dénoncent aujourd’hui un manque de législation sur le statut des travailleuses. La loi serait trop vague et pas assez contraignante pour les employeurs. Angela témoigne : « Nous étions 9 à venir des Philippines de la même agence et aujourd’hui, nous ne sommes plus que 3 à être encore à Hong Kong. » Mis à part les Philippines qui tiennent une liste noire d’employeurs non respectueux, le gouvernement n’a pas de garde-fou aux licenciements abusifs de certains employeurs. En revanche, le service d’immigration tient à jour une liste de travailleuses rompant trop fréquemment leur contrat.

A l’inverse, les domestiques sont également peu incitées à rompre leur contrat ou accuser leur employeur. En effet, leur visa de travailleur ne leur permet de rester que deux semaines sans contrat à Hong Kong, la two week rule.

Pour HELP, le problème ne vient pas uniquement des mentalités des employeurs mais aussi du seuil d’argent minimum pour engager une domestique. A l’heure actuelle, une famille doit être en mesure de prouver qu’elle gagne 15 000 HKD par mois (1700 euros). Trouver une domestique est donc très facile grâce aux agences de recrutement. En revanche, lui donner des conditions de vie respectables est une autre affaire, spécialement à Hong Kong où le coût de la vie est très élevé.

Une thématique qui commence à trouver un écho

Avant les années 2010, les problèmes des travailleuses étrangères étaient peu documentés ou peu rapportés dans les médias. Ce n’est qu’à partir de 2014 où Erwiana Sulistyaningsih, domestique indonésienne, a fait la une des journaux. La jeune femme de 23 ans accusait son employeuse de violences physiques, morales, de l’affamer. Le procès condamna l’employeuse à 6 ans de prison et 809 000 HKD de dédommagement (91 685 €). « L’affaire Erwiana fut un tournant à Hong Kong en termes d’attention des médias pour les droits des domestiques. Même si les droits n’ont pas évolué, certains citoyens ont vraiment changé de mentalités par rapport aux travailleuses après l’affaire : plus d’attention pour le sujet, des levées de fonds… » affirme Doris Lee, fondatrice d’Open Door, association essayant d’améliorer les relations entre employeurs et employés.

Erwiana Sulistyaningsih – Philippe Lopez

Aujourd’hui, de nombreux médias, mainstreams comme indépendants, rapportent les incidents ou même l’impact économique des domestiques. L’ONG Enrich a estimé à 98,8 milliards HKD soit 3,6%, la contribution des domestic workers au PIB malgré une exclusion globale à l’économie locale (82% d’entre eux n’ayant pas de comptes bancaires).

De nombreuses associations ou ONG ont été créées et proposent des services d’éducation, d’aide sociale ou de défense des droits lors de procès. Leur principale mission est de faire connaître les droits à leurs clients et éviter tout abus de la part des employeurs ou même des agences de recrutement. Sur 340 000 travailleuses, il n’est pas rare de rencontrer des travailleuses ne connaissant pas leurs droits ou des associations. « Nous nous faisons connaître principalement par le bouche à oreille. Les consulats indonésiens et philippins fournissent aussi nos coordonnées aux domestiques. Nous essayons aussi d’organiser des événements de sensibilisation dans les écoles, des courses et on fournit nos brochures aux agences que l’on considère respectueuses des domestiques.» confie Manuela Basto.

La situation des travailleuses étrangères reste ainsi très préoccupante et difficile tant la législation de leurs droits est peu contraignante même si les mentalités commencent à évoluer. Cette thématique révèle néanmoins également un problème de société à Hong Kong : « Avoir des domestiques accélère la vie hongkongaise. Cela augmente les heures de travail des gens. Si vous n’avez pas de travailleuses à la maison et que vous avez des enfants, vous pouvez dire à votre patron : « je dois partir à 16h pour aller les chercher ». Mais avec un domestique, c’est l’inverse. Votre boss peut vous dire de rester parce que votre domestique s’occupera du reste. » résume Doris Lee.

Quentin Gilles
Quentin Gilles

Rejoignant le projet lors de l'été 2018, j'ai eu la chance de pouvoir écrire à Hong Kong sur des sujets politiques et sociaux pendant un an. Aujourd'hui secrétaire du Globeur, je veux continuer à m'investir pour développer le média.

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