Protesta en Lima, en 2016, contra los feminicidios. EFE

Au Pérou, le drame des féminicides rythme l’actualité

149. C’est le nombre de féminicides commis au Pérou l’an passé. Soit une femme tuée tous les deux jours et demi en moyenne. Face à cette tragédie, le président Martin Vizcarra a annoncé un plan gouvernemental supplémentaire afin de lutter contre les violences faites aux femmes.

2018 fut l’année la plus meurtrière pour les femmes au Pérou depuis que sont tenus les comptes en 2009, par le Ministère de la Femme et des Populations Vulnérables. Est défini comme féminicide au Pérou tout meurtre perpétré à l’encontre d’une femme. Cette notion n’existe pas en droit français mais elle est ici perçue comme nécessaire. Elle permet en effet de visibiliser un fait social : ce sont des hommes qui tuent des femmes.

« La notion de féminicide est avant tout un moyen de médiatisation, de communication à la société. C’est une façon de signifier qu’on ne parle pas d’un quelconque homicide. On parle de femmes tuées parce qu’elles sont femmes. » – Cynthia Silva, avocate, consultante pour la Defensoria del Pueblo (équivalent péruvien du Défenseur des Droits).

Selon les statistiques détaillées fournies par le Programme National contre la violence familiale et sexuelle, dépendant du Ministère de la Femme et des Populations Vulnérables (Ministerio de la Mujer y de las Poblaciones Vulnerables), ce sont donc 149 victimes que l’on compte en 2018. Plus de la moitié d’entre elles ont été tuées par étranglement (38%) ou par coup de couteau (22%). La plupart des femmes ont été assassinées à leur domicile. Dans 72% des cas, donc 107 sur 149, les meurtres ont été commis par le conjoint ou ex-conjoint. Ajoutez les connaissances et la famille et ce chiffre monte à 81%. Les femmes péruviennes sont donc, comme partout sur le globe, en majorité tuées par ceux qu’elles connaissent. Un dernier chiffre ? 2 meurtriers seulement ont été condamnés.

Ni una menos
Des pancartes avec les noms des victimes en tête du cotrège contre les violences faites aux femmes. (c) Peru 21

Un problème d’accès à la justice

De fait, il existe au Pérou un problème d’accès à la justice. Il ne concerne pas seulement les féminicides mais est encore plus visible par ce prisme-là. La directrice de l’ONG féministe Promsex, qui milite entre autres pour la légalisation de l’avortement et l’extension de l’accès à l’éducation sexuelle et à la contraception, souligne :

« Il y a en effet un problème d’accès à la justice, car il y a une idée d’impunité quant à ces actes. Le gouvernement a, pendant longtemps, cédé du terrain, en portant peu d’importance à l’égalité femmes – hommes. On est toujours dans un processus d’affaiblissements. Pourtant, il y a quelques années, de nouveaux délits comme le harcèlement ont été inscrits dans la loi. Le problème, c’est que l’on considère encore que les violences faites aux femmes sont du domaine du privé. Malgré certaines preuves, des femmes ont vu leur plainte être requalifiée en violences légères alors qu’elles ont failli mourir. Nous avons un sérieux problème avec le respect de la loi ».

La réponse du gouvernement : beaucoup de déclarations, peu d’actes ?

Face à ce drame national global, que certains cas précis viennent parfois tragiquement illustrer, l’exécutif péruvien mené par son Président Martin Vizcarra a proposé un plan d’action pour tenter de lutter contre ce fléau. Ce plan intervient après la très médiatisée affaire Eyvi Agreda, 22 ans. Cette jeune fille, étudiante en relations internationales, a été aspergée d’essence à laquelle son agresseur a mis feu, car elle aurait refusé ses avances. Elle est morte à l’hôpital 38 jours après. Les répercussions de cette affaire ont été nationales. Le Président péruvien a promis la perpétuité à l’agresseur qui a privé Eyvi Agreda de « ses rêves et de ses aspirations ».

Martin Vizcarra a fait reconnaître comme intérêt national et priorité de l’État la lutte contre les violences faites aux femmes. Il a par ailleurs promis un durcissement des peines pour les agresseurs, en soutien à la manifestation du 12 août dernier, lorsque des centaines de citoyennes et de citoyens avaient marché en direction du Conseil National de la Magistrature, protestant contre une justice à deux vitesses, notamment lorsqu’il s’agit des féminicides.

L’éducation comme enjeu clé

Par ailleurs, le chef d’Etat péruvien a créé une Commission d’Urgence « pour affronter le problème critique de la violence faites aux femmes ». Cette Commission a la charge d’établir une série de politiques publiques afin de résoudre le problème. De même, un programme nommé « Hommes pour l’égalité » a été mis en place. Il vise à une éducation des hommes ainsi qu’à une mise à disposition d’informations sur le sujet. Martin Vizcarra a en effet rappelé la part de l’éducation dans un tel système de violence et mise donc sur celle-ci pour réussir à inverser le phénomène. Un point sur lequel le rejoint Susana Chavez : 

« L’éducation est un secteur clé. Il s’agit d’éducation pour la vie, d’éducation sexuelle. Il faut inculquer la non-discrimination. Ma préoccupation c’est que les enfants, et en particulier les jeunes filles, n’abandonnent pas l’école. Cette éducation, en plus de ramener les femmes vers la participation politique, doit aussi permettre aux femmes de retrouver leur autonomie. L’accès à la santé sexuelle reproductive et à l’éducation qui les entoure peut réduire le risque de violence sexuelle. C’est une chance d’informer sur le consentement, d’éviter des grossesses non désirées. Et il faut, c’est vital, légaliser l’avortement. »

Dernier point dans la réaction gouvernementale : les commissariats sur l’ensemble du territoire national ont été élevés à un état d’alerte permanente afin de « recevoir les plaintes et être en mesure de mettre en place les mesures de protection associées pour protéger la vie et l’intégrité des femmes 24 heures sur 24 » selon le résident du Palais Présidentiel.

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Des femmes protestant contre l’inégal accès à la justice au Pérou, lors d’une manifestation en août 2018 – (c) Peru 21

Un problème institutionnel

Pour la directrice de Promsex, le problème est ailleurs. Elle dénonce une « tolérance institutionnelle à la violence » et explique :

« Dans leurs missions même, les institutions ont oublié de prendre en compte l’analyse par le genre. Il y a finalement, derrière ça, une acceptation de la violence par l’administration. Je peux comprendre, au niveau sociétal, qu’il y ait une tolérance vis-à-vis de la violence, c’est un souci d’éducation. Ce que je ne peux pas comprendre, c’est qu’une institution tolère la violence. Car l’institution, elle, a des obligations. ».

Outre cette tolérance à la violence, les institutions restent limitées dans leurs actions parce qu’elles manquent de moyens. C’est par exemple le cas des centres d’accueil d’urgence dédiés aux femmes victimes de violence. La defensoria del pueblo a dénoncé en décembre dernier un problème structurel. Sur 296 centres (sur l’ensemble du territoire national, ce qui reste un chiffre faible), seuls 20% d’entre eux sont ouverts 24 heures sur 24 quand 43% d’entre eux ne disposent pas de ressources suffisantes pour apporter aux femmes des conseils juridiques ou des services sociaux suffisants, selon les chiffres communiqués par l’institution. Cynthia Silvia est avocate et consultante pour la Defensoria del Pueblo :

« Ce que l’on demande, c’est d’abord l’ouverture de plus de places dans les centres d’accueil. Leur capacité est bien insuffisante face au phénomène. Nous demandons aussi que ces centres restent ouverts de jour comme de nuit. Les violences peuvent arriver à n’importe quel moment. Deux autres axes de travail essentiels sont d’abord la formation du personnel juridique, et notamment des avocat·es. Et ensuite développement de vrais services sociaux ou de santé, notamment d’accompagnement psychologique, dans ces centres. »

6 Questions à Camille Boutron, spécialiste des questions de genre au Pérou

Camille Boutron est docteure en sociologie et actuellement chercheuse à l’Institut d’Études Stratégiques de l’École Militaire à Paris. Elle publie en avril Femmes en arme : itinéraires de combattantes au Pérou 1980 – 2010 aux Presses Universitaires de Rennes. Elle a vécu dix ans en Amérique Latine et s’est spécialisée sur les questions de genre en lien avec les problématiques de conflits. Aujourd’hui, elle s’intéresse à la question de féminisation des armées et aux politiques de promotion de l’égalité hommes-femmes dans la sécurité internationale.

Le Pérou a connu l’an dernier un nombre record de féminicides. Comment vous expliquez ce chiffre ?

Plusieurs facteurs sont à prendre en compte pour expliquer cette augmentation. D’abord, il y a l’éternel débat : les chiffres augmentent-ils réellement ou en parle-t-on plus ? Cette violence est si intériorisée, si normalisée qu’elle est devenue invisible. Les mouvements féministes ont ramené la focale sur ces violences et donc on y prête plus attention. Plus qu’une augmentation, je dirais qu’il y a une radicalisation de la violence contre les femmes. Il faut lire ce qu’écrit Silvia Federici : le néolibéralisme sauvage qui caractérise nos sociétés a un impact clair sur les identités de genre, qui se flouent. Cela provoque des crispations.

Une seconde piste plus empirique, c’est l’outillage juridique de l’Etat péruvien sur ce sujet. Il est peu exploité et surtout peu contraignant. L’appareil politique n’a que peu de volonté sur ce sujet, les budgets sont dérisoires. Dès lors, oui, la violence s’exprime car il y a un sentiment d’impunité. Une troisième piste tient à l’histoire de ces pays comme le Pérou ou bien la Colombie, qui sortent de conflits armés dans lesquels certain·es portaient un projet révolutionnaire qui a bouscule les rapports de pouvoir traditionnels. Dans l’étape post-guerre, les femmes se convertissent en territoire de lutte pour la réaffirmation des identités et structures de pouvoir traditionnelles. Elles sont des éléments stratégiques pour restaurer l’ordre antérieur. Enfin, le Pérou reste un pays dans lequel s’exprime une forte violence sociale, non seulement du sexisme mais également du racisme ou de fortes inégalités économiques et sociales qui aujourd’hui apparaissent un fossé infranchissable.

De vos recherches sur la société péruvienne et ses problèmes liés aux questions de genre, quelles seraient vos conclusions majeures ? En quoi cette société est-elle plus perméable que d’autres à ces violences ?

Toutes les sociétés sont perméables à la violence faites aux femmes. C’est une des seules choses qui est universelle. Elle s’exprime avec des intensités diverses, de façon culturelle, symbolique, physique … Parfois elle est totalement invisible. Les interprétations doivent prendre en compte le contexte. L’explication de la violence contre les femmes au Pérou n’est pas à chercher du côté de la culture mais bien dans ce qu’elle a de structurelle et structurante, et voir en quoi elle répond à une histoire spécifique de la violence dans ce pays. De toute façon, l’Amérique Latine est traversée par ses problématiques grâce à la mobilisation des associations ou mouvements féministes. C’est en partie, je pense, en réaction au mouvement conservateur qui s’exprime fortement et violemment sur ces sujets dans l’ensemble des pays d’Amérique Latine. Pourquoi particulièrement au Pérou ? Car l’outillage juridique y est très faible, une fois de plus.

Pourtant, il existe une notion dans le bagage juridique péruvien, la notion de féminicide. Elle n’existe pas en droit français et montre bien qu’ils et elles ont bien compris qu’iels avaient affaire à un fait social et non à des actes individuels …

C’est le paradoxe de l’Amérique Latine. On va y voir des choses progressistes et modernes et on verra tout l’inverse. La notion de féminicide au Pérou est surtout intégrée parce que d’autres pays l’ont fait autour. Le Pérou n’est pas pionnier en la matière. Il y a eu un effet d’entrainement mais pas nécessairement une prise de conscience enthousiaste et volontaire de la part des législateurs. Il s’agit plutôt d’une harmonisation régionale. La notion de féminicide est intéressante, existe mais n’est que très peu ou pas mobilisée. Je pense que si on fouille, l’outillage juridique existe mais n’est pas mis en œuvre. C’est la question centrale. Pour ne donner qu’un exemple, la dictature fujimoriste a pratiqué de nombres stérilisations forcées et les victimes, encore aujourd’hui presque vingt ans après, ont du mal à accéder à la justice.

Vous étudiez plus particulièrement la situation des violences faites aux femmes dans les conflits. Est-ce une clé de compréhension importante pour saisir le problème auquel fait face la société péruvienne ?

Le conflit joue un rôle. Pour le Pérou, on date ce conflit du début des années 1980, lorsque des groupes révolutionnaires comme le MRTA [Mouvement Révolutionnaire Tupac Amaru] ou bien le mouvement du Sentier Lumineux. Il dure jusqu’au début des années 2000 lorsque s’effondre la dictature de Fujimori. Le Pérou a du mal à se sortir de cet épisode. En 2003, le rapport de la Commission Vérité établit 70 000 victimes, contre 25 000 selon les chiffres que donnait le gouvernement à l’époque. On en est encore là.

Toutes les recherches théoriques établissent un lien sur la situation de conflits armés – qu’elle soit en cours ou résolue – et l’augmentation de la violence faite aux femmes. Pour une femme assassinée, combien y en a-t-il de battues, agressées ? La vraie question aujourd’hui, c’est de voir comment ce lien s’établit. On a toutes du mal à le montrer. Ma théorie est la suivante. Une situation de conflits est une situation d’exception où l’ordre traditionnel des choses, les hiérarchies sociales sont bousculées. La sortie de conflits est une normalisation où l’on va réaffirmer les logiques de pouvoir traditionnelles. Les femmes sont essentielles dans ce puzzle et la violence qui s’exerce contre les femmes n’est que l’expression de cette volonté de restauration.

Finalement, on se rend compte que les problèmes rencontrés ici sont plutôt similaires à ceux que l’on peut connaitre en France. Féminicides, violences sexuelles, viols, inégalités salariales et de responsabilités, problèmes d’accès à la justice, absence de femmes en politique … Le sexisme est-il partout pareil ? Est-on vraiment, comme le clame Marlène Schiappa, en avance sur ces sujets en France ?

Non, le sexisme n’est pas le même partout. Il est partout ; je préfère par contre parler de violences de genre. La violence de genre, c’est sortir de ce cadre de violences faites aux femmes pour expliquer une violence dont le moteur est une identité genrée. Le problème, c’est que l’on a tendance à l’universaliser. Pour moi, il vaut mieux l’étudier dans un contexte, puis comparer les contextes et les façons dont elle se déploie. La violence n’est pas une fin en soi, c’est un ensemble de pratiques et d’actions qui sont là pour maintenir un système de domination.

Je ne pense vraiment pas que la violence faites aux femmes soit la même partout. Elle est partout, en revanche, car les femmes sont les prolétaires de l’économie. La division sexuée du travail est encore une grille de lecture très pertinente : les femmes fournissent énormément de travail gratuit. En France, on s’en sort un peu mais la France n’est pas l’exemple. J’ai vécu au Pérou, en Colombie et en France. Il y a des aspects de la vie en France où le sexisme est plus évident qu’en Amérique Latine.  On ne peut pas couper 30% de budget au secrétariat d’État dédié à ce sujet pour affirmer ensuite que l’égalité femmes – hommes est au centre de sa politique.

Vous étudiez en ce moment les politiques de promotion de l’égalité femmes – hommes dans la sécurité internationale. Qu’est ce que cela signifie exactement ? Et quelles sont les dynamiques à ce niveau-là ?

Je m’intéresse à la façon dont les questions de genre sont mobilisées dans les politiques de sortie de conflit et de sécurité internationale. Cela vient de la résolution 1325 du Conseil de Sécurité des Nations Unies intitulée « Femmes, paix, sécurité » dont l’objectif est d’introduire l’analyse « gender mainstreaming » dans les processus d’élaboration de paix. Plus particulièrement, je m’intéresse à la façon dont le ministère des armées en France a mis en œuvre cet agenda. Quelles ont été les initiatives ? Il y en a très peu.

Cependant, ce qui peut être positif, c’est qu’on est dans un moment où il n’y a plus de retour en arrière possibles sur les mesures et les politiques qui vont être élaborées et mises en œuvre pour la valorisation et la participation des femmes dans la sécurité internationale. Même les pays très réfractaires comme la France s’y mettent. Il n’est plus question de revenir sur la féminisation des armées et la nécessité de politiques internes pour que des femmes puissent accéder au commandement par exemple. Au niveau de la violence faites aux femmes, le problème c’est qu’il n’y a pas, comme pour les questions de conflits armés, d’actions globales concertée. Chaque pays fait sa sauce, la pression diplomatique et internationale est bien moindre.

Théo Uhart

Pousse de journaliste qui aimerait devenir un arbre. Je suis tombé dans les mots depuis tout petit et j’ai vécu le plus clair de mon temps entre les pages et les univers que les mots savent ouvrir. Est-ce pour ça que je trouve ce monde si décevant ?
Étudiant à temps partiel. Le reste du temps, un peu journaliste, un peu rêveur, un peu voyageur. Sans opinion arrêtée sur beaucoup de sujets mais toujours prêt à discuter. Surtout genre, politique, géopolitique.

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