Pour la reconnaissance des victimes du franquisme : rencontre avec Arturo Peinado

Dans une Espagne qui a vu 4 décennies s’écouler depuis la fin du régime franquiste, un combat persiste. Celui des familles des victimes de Franco. Arturo Peinado, président de la Fédération nationale des forums pour la mémoire, a accepté de nous rencontrer pour nous raconter ce pour quoi il se bat.

Mercredi 21 novembre, 18h. Arturo nous a donné rendez-vous devant l’Athénée de Madrid, un édifice chargé d’histoire qu’il affectionne particulièrement. Cette institution culturelle privée a été fondée dans la première moitié du XIXème siècle par des politiques libéraux et des intellectuels. Véritable lieu d’expression artistique, d’échange d’idées et de débats, son activité fut pourtant limitée sous les dictatures de Primo de Rivera et de Franco.

Après une visite rapide du bâtiment, commentée avec enthousiasme par Arturo, nous nous installons dans la cafétéria, où l’ambiance XIXème siècle a été conservée dans ses moindres détails. Arturo accepte volontiers les interviews et se consacre non seulement à œuvrer en faveur des victimes du franquisme, mais aussi à expliquer et faire comprendre les revendications que porte son organisation.

Fiona : Peux-tu nous présenter l’organisation que tu présides et nous expliquer quelles sont ses principales missions ?

Arturo : Je suis président de la Fédération nationale des forums pour la mémoire. Nous sommes une association d’activistes de gauche, d’activistes pour les droits de l’homme, enfants ou petits-enfants des victimes du franquisme. On se dédie à la récupération de la mémoire des victimes du franquisme depuis notre point de vue, qui est assez différente d’autres associations similaires. Nous faisons des actes commémoratifs, contribuons à l’ouverture des fosses communes avec l’objectif fondamental de dénoncer ce qui s’est passé en Espagne et les politiques d’oubli qui ont été imposées. Nous sommes une organisation politique, la revendication politique est au cœur de notre action.

“Il existe un oubli fondamental en ce qui concerne le statut des victimes du franquisme. Elles n’existent pas légalement.” – Arturo Peinado

F : Une des revendications centrales de la Fédération est l’adoption d’une loi qui reconnaîtrait le statut de victime du franquisme. Peux-tu nous expliquer en quoi cela consiste et pourquoi c’est important ?

A: Nous travaillons sur le thème de la mémoire historique et nous revendiquons une loi des victimes du franquisme. En Espagne, il existe différents statuts de victimes : les victimes du terrorisme, les victimes en général de la violence politique ou encore les victimes de violences sexuelles. Mais il existe un oubli fondamental en ce qui concerne le statut des victimes du franquisme. Elles n’existent pas légalement. La reconnaissance juridique est un premier objectif, et ensuite on pourra appliquer le droit à la vérité, le droit à la justice et le droit à la réparation.

Deux organismes internationaux des droits de l’homme, missionnés par les Nations Unies, sont venus en Espagne : le Comité international des disparitions forcées et le Rapporteur spécial sur la promotion de la vérité, de la justice, de la réparation et des garanties de non-répétition. Ils se sont réunis avec le gouvernement, avec les associations, avec nous, avec des avocats. Ils ont élaboré deux rapports qui comportent une série de recommandations que doit suivre l’Etat espagnol, que pour l’instant nous sommes loin d’avoir atteint.

Une loi qui consacre juridiquement le statut des victimes du franquisme, revendication centrale des familles.

F : On sait que la droite espagnole a toujours été réticente à mettre à l’ordre du jour le thème du franquisme et de la mémoire historique. Après plus de 6 ans au pouvoir, Mariano Rajoy et le Parti Populaire cèdent leur place à un gouvernement socialiste. Est-ce une occasion à saisir ?

A : Avec le nouveau gouvernement [Ndlr : en juin 2018, une motion de censure adoptée contre le dirigeant conservateur Mariano Rajoy a entraîné la chute de son gouvernement et l’arrivée au pouvoir du Parti Socialiste de Pedro Sánchez], il semble qu’il y ait une proposition de réforme de la loi sur la mémoire historique de 2007. Il y a un an, le PSOE avait fait une proposition de réforme mais elle n’avait pas abouti. Maintenant, quelque chose de similaire devrait être présenté de la part des forces politiques de gauche et aussi des forces nationalistes catalane et basque.

Nous, ce qu’on attend c’est qu’il y ait un accord entre eux tous, qu’ils élaborent conjointement un projet de loi pour les victimes du franquisme. On est d’accord avec ces propositions mais on préfère qu’il y ait une proposition unique parce que si chaque groupe politique présente une initiative indépendante ça va être plus difficile à faire passer.

F: En Espagne, il y a aussi ceux qui sont nostalgiques de la période franquiste et nient la répression pratiquée par le régime. Qu’en pensez-vous ?

A : Ceux qui regrettent le franquisme sont ceux qui en ont été bénéficiaires, qui ont eu un poste important au sein du régime par exemple. Heureusement que les historiens, pas seulement espagnols, ont étudié cette partie de notre histoire et il existe aujourd’hui un consensus sur ce qui s’est passé pendant la guerre civile et la dictature, sur qui étaient les responsables. Ceux qui ne voient pas ce qu’il s’est passé sont ceux qui ne le veulent pas, ça ne les intéresse pas. Il existe de nombreux écrits révisionnistes en Espagne qui falsifient l’histoire. Ils ont une couverture médiatique au moment de leur publication et ils ont un public. Il faut rappeler que le régime de Franco a bénéficié d’un fort soutien social parce que, quand il est arrivé au pouvoir, les catholiques l’ont soutenu.

“Le régime de Franco (…) est un régime de corruption généralisée.” – Arturo Peinado

Si je devais définir le régime de Franco je dirais avant tout que c’est un régime de corruption généralisée. Tout fonctionnait à travers un système de pots-de-vin. Des centaines de milliers de personnes étaient impliquées d’une part dans la répression et d’autre part dans la corruption.

F: Que penses-tu du travail qui a été mené par les gouvernements successifs depuis la fin de la dictature ?

A : Le traitement en Espagne des victimes du franquisme et du thème du franquisme en général est une anomalie dans tous ces aspect. Le problème vient de la manière dont a été conduite la transition démocratique. Pour ne pas avoir fait le nécessaire au moment de sortir de la dictature, on est en train de payer aujourd’hui avec le grand problème du déficit démocratique qu’il y a en Espagne.

Les complices de la dictature ont été blanchis de ce qu’il ont fait. Quelques-uns ont payé les crimes qu’ils ont commis en purgeant une peine de prison. Mais il existe une structure juridique et légale en Espagne qui garantit l’impunité. C’est la loi d’amnistie de 1977 [Ndlr : promulguée le 15 octobre 1977, elle écarte toute possibilité de poursuite des crimes franquistes]. Il y a 2 ou 3 articles qui disent que sont amnistiés tous les délits qu’ont réalisé les fonctionnaires contre les droits de l’homme. Point final.

Alors que le tribunal de Nuremberg de 1945 a appliqué la notion de crime contre l’humanité avec le principe de rétroactivité qui a permis de juger les nazis pour des crimes commis plusieurs années auparavant, en Espagne ça n’existe pas. Les tribunaux ne le reconnaissent pas.

F : Ton organisation accompagne les familles des victimes qui souhaitent lancer une procédure d’exhumation. Comment ça fonctionne et en quoi est-ce important pour vous de procéder à l’ouverture des fosses ?

A : Les exhumations de fosses communes sont très importantes parce que ce sont elles qui ont permis un déclic médiatique. Les premières exhumations ont eu lieu en 1978. Et en 2000 ont lieu les premières exhumations scientifiques, qui permettent d’identifier les victimes. Elles qui ont eu un fort impact médiatique. Il y a beaucoup de gens pour, beaucoup de gens contre, mais il y a une rupture. Si quelque chose a rompu le mur du silence qui a été bâti pendant la transition, ce sont les images brutales des exhumations des fosses communes. A partir de ce moment, des milliers de personnes ont commencé à chercher où se trouvaient les restes de leurs proches, les associations ont commencé à s’organiser.

En Espagne, on considère que les victimes du franquisme sont une parenthèse. On ouvre une enquête pour ce qui s’est passé avant, pour ce qui s’est passé après. Mais face à la découverte des restes d’une victime du franquisme, le juge déclare que ce sont des délits amnistiés et prescrits. Aucune procédure pénale n’est lancée. Nous, on explique à la famille que notre objectif est non seulement de leur remettre les restes de leurs proches mais aussi la possibilité de porter plainte pour dénoncer le modèle espagnol d’impunité.

Notre travail consiste à essayer de démontrer qu’on est face à un crime contre l’humanité qui correspond à un plan général d’extermination développé par les franquistes. On dépose plainte, en utilisant toujours le qualificatif pénal de « crime contre l’humanité » pour tenter de provoquer l’intervention de la Justice espagnole. Le juge refuse et n’ouvre pas de procédure. A ce moment-là, on dépose un recours devant le Tribunal supérieur. On accumule donc les procédures, les sentences, les plaintes et on élabore un rapport sur chaque fosse. On en rédige différents types : historique, archéologique, psychologique et juridique. Lorsque les deux organes des nations unies sont venus en Espagne, on leur a remis.

“La loi sur la mémoire historique de 2007 instaure un système externalisé et de privatisation de l’exhumation.”

La Justice ne reconnait pas l’existence du thème du franquisme ; le gouvernement et l’administration te donnent de l’argent pour que tu sortes tes proches des fosses. Ça nous semble être une aberration totale, qui renforce le modèle d’impunité. L’élément humain est important lorsque l’on procède à une exhumation, mais il y a un élément qui a un aspect réellement central : lorsque tu ouvres une fosse commune, ce qu’il y a dedans, c’est surtout un ensemble de preuves des crimes commis, qui devraient être traités par un juge. Mais si on fait nous-même l’exhumation, sans qu’il n’y ait de certification judiciaire, ça ne vaut rien. Si les familles ou les associations déposent une plainte, de manière privée, on peut nous dire « mais cet élément vous avez très bien pu le mettre là vous-même ». Tu trouves une série de cadavres, de cranes, avec des impacts de balles mais qui a certifié cela ? Et nous on s’oppose au système qui a été établi d’exhumations privatisées.

F: Pedro Sánchez a annoncé que les restes de Franco seraient exhumés avant 2019 de la Valle de los Caídos, « la vallée de ceux qui sont tombés », où touristes et sympathisants affluent en masse chaque année, et remis à sa famille pour être enterrés dans un lieu privé. C’est une décision qui suscite une forte polémique en Espagne. La soutenez-vous ?

A : C’est bien mais insuffisant. Le gouvernement ne peut pas se limiter à ce seul geste concret, il faut proposer des solutions plus importantes et définitives. Ils pourraient aussi sortir Primo de Rivera, le fondateur de la Phalange, qui est responsable d’une répression violente et de nombreux assassinats. Ce qu’on demande c’est une action aussi logique que ce qui a été fait en 2011 en Allemagne. La tombe de Rudolph Hess, proche d’Hitler, était devenu un lieu de rassemblement et de célébrations nazies. Le gouvernement de Angela Merkel, qui n’est ni de gauche ni révolutionnaire, s’est réuni et a exhumé sans tarder les restes pour les déplacer.

Valle de los Caidos, où repose le dictateur depuis 1975.

Nous voulons que l’Etat espagnol, tout comme le Patrimoine national et la mairie de Madrid, arrête de financer. Le thème de Franco doit arrêter d’être un sujet symbolique ou politique et doit devenir un sujet privé, qui revient à sa famille.


Pour approfondir le sujet :

– Carte répertoriant les fosses communes en Espagne

– Histoire et conflits de mémoire en Espagne (2016), film-recherche réalisé par Jeanne Menjoulet

Moi, Juan Carlos, Roi d’Espagne (2015), documentaire de Miguel Courtois


Les propos sont traduits de l’espagnol.

Fiona De Sainte Maresville

Etudiante en science politique, je suis avide de rencontres et passionnée par le voyage d'aventure. C'est loin de ma terre lilloise que je compte m'essayer au reportage et décrypter les enjeux auxquels est confrontée la société espagnole.

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