En attendant les instructions pour le Suneung à Suwon, Province de Gyonggi – (c)Korea Herald

L’éducation sud-coréenne ou le culte de la réussite

Au pays du matin calme, il est nécessaire de surmonter l’épreuve de la réussite scolaire pour atteindre une forme de tranquillité. Le 15 novembre dernier, les lycéens sud-coréens de dernière année passaient le Suneung. Ce test d’aptitude scolaire est déterminant pour l’entrée à l’université. Fruit de plusieurs années de travail intense, il se place au centre d’un système extrêmement compétitif.

En Corée du sud, les enfants et adolescents sont contraints d’arriver à l’excellence après un périple éducatif exigeant : il n’y a pas de place pour la rêverie. La vie professionnelle de chaque participant dépend en partie du succès au Suneung.

Le Suneung est l’équivalent du baccalauréat en Corée du Sud mais il est en réalité  plus similaire aux concours d’entrée aux Grandes Écoles en France. Persévérance, rigueur et performance sont les maîtres-mots des différentes épreuves. Après une journée d’examen de 8 à 9 heures, les résultats des candidats apparaissent dans un classement national. Les universités sont également classées, ce qui influence grandement leur réputation. Les trois plus prestigieuses sont désignées sous l’acronyme SKY : Seoul National University, Korea University et Yonsei University.

“Ils pensent que leur vie est limitée et que l’université décide de leur avenir.” Jin, étudiante et tutrice d’anglais 

La notion de réussite n’est pas à prendre à la légère. Plus le rang de l’élève est élevé à l’examen, plus ce dernier gagne le respect de son entourage et de ses futurs employeurs.

Une course à la performance

La compétition organise entièrement le système éducatif coréen : l’exigence et la sélectivité aux concours est drastique. Cette course à la performance commence au collège, ou même à  l’école primaire pour certains. Dès le plus jeune âge, l’ambition de trouver un bon emploi est en effet ancrée dans les esprits. Mais être confronté à la froide réalité du monde du travail et de la concurrence si tôt entretient le culte de la réussite. De ce fait, l’éducation s’inscrit au centre des préoccupations des citoyens.

“Si on échoue au Suneung, on échoue dans sa vie” – lycéenne à Séoul

Han Bom, qui étudie le français et les sciences politiques, exprime son ressenti sur le système éducatif dans son pays : “Mes parents ont travaillé toute leur vie dans l’Education et j’ai pu voir beaucoup de choses. En un seul mot, je dirais que dans le système éducatif coréen, il n’est question que de compétition. C’est parce que l’éducation est l’un des moyens les plus sûr de devenir riche (en passant par une “bonne” université qui offrira ensuite de belles opportunités de travail).”

Elle poursuit : “Par le passé, il était plus facile d’entrer à l’université et d’obtenir de bonnes notes sans trop d’efforts, alors qu’aujourd’hui la plupart des gens ont des compétences plus ou moins similaires et c’est difficile de se démarquer. Je pense que c’est la raison pour laquelle la culture du tutorat privé est quelque chose de commun en Corée. Ces systèmes privés encouragent les étudiants et leurs parents à travailler encore plus dur, ce qui a pour conséquence d’accentuer la compétition.” 

En attendant les instructions pour le Suneung à Suwon, Province de Gyonggi – (c) Korea Herald

Toute une société mobilisée pour soutenir la réussite scolaire

L’éducation en Corée du Sud est un enjeu collectif. Le Suneung revêt un caractère presque sacré. Cela s’illustre par l’organisation exceptionnelle forgée autour de ce fameux diplôme. Lorsque leurs enfants se rendent aux salles d’examens ledit jour, les parents semblent être empreints d’une angoisse toute aussi palpable. Certaines mères vont prier dans un temple. D’autres passent la journée au café d’à côté en espérant que leur enfant soit accepté dans une bonne université.

Depuis les années 1950, l’Etat investit considérablement dans l’éducation. Le gouvernement tient à garantir les meilleures conditions d’examen possibles pendant cette journée d’importance nationale. Les bureaux et les institutions publiques ouvrent au moins une heure plus tard pour limiter les embouteillages. La police se déploie autour des écoles et se tient prête pour accompagner en urgence les éventuels retardataires. Les transports en commun à destination des lieux d’examens ont la priorité sur les routes. Même les avions sont interdits de vol au-dessus de la ville pendant l’épreuve de compréhension orale afin de ne pas déconcentrer les candidats.

Encouragement des élèves et professeurs à la Seolwol Girls High School à Gwangju – (c) Yonhap

Le prestige des universités compte beaucoup : “Dans l’esprit de la plupart des coréens, j’ai l’impression que l’université représente la classe sociale. Quand on se présente, on précise où l’on étudie” précise une étudiante en sciences sociales. Cela explique pourquoi l’obtention de bons résultats a une telle valeur.

Afin de parfaire ses connaissances, il est possible de se rendre dans des centres de tutorats privés : les Hagwons. On entend parfois l’expression “éducation de l’ombre ” pour évoquer ce système. Ces établissements de cours particuliers acceptent n’importe quel élève, toutes tranches d’âge confondues, la seule condition étant de payer l’académie. Jin est étudiante à Séoul et aujourd’hui tutrice d’anglais dans un institut privé pour financer ses études. Elle évoque la fréquentation de ces établissements : “Quand j’étais au collège, 80% à 90% de mes camarades se rendaient aux Hagwons après la journée de cours. On finissait le collège à 16h et puis jusqu’à 22h on avait nos cours particuliers. Personne ne voulait se retrouver derrière les autres, et dernier dans le classement, donc prendre des cours particuliers était la solution pour améliorer ses notes.”

Jin poursuit : “Mes parents ne m’obligeaient pas particulièrement à m’inscrire dans un Hagwon, j’avais beaucoup de chance qu’ils me laissent la liberté de choisir car la plupart des parents obligent leurs enfants à y aller. Mais, moi je pensais que si je n’y allais pas, j’allais avoir de moins bonnes notes que les autres en classe. Et je pense aussi que c’est l’occasion de faire des rencontres ou de retrouver ses amis. Il y avait un bénéfice social donc j’aimais me rendre là-bas. Je reconnais que c’est un système très dur, et que la charge de travail était double donc très lourde, mais si je n’y allais pas, j’allais me sentir exclue.”

Dans le lycée de Jin, la direction avait mis en place un temps d’étude jusqu’à 22 heures pour préparer l’examen d’entrée à l’université. Elle précise que sans la permission de l’enseignant, elle ne pouvait pas partir avant. Avoir une activité extrascolaire ou des hobbys n’était pas envisageable. La distraction et le repos, elle y pensera plus tard.

“Les normes doivent changer.”

Depuis 2008, Séoul interdit aux tuteurs de donner des cours après 22h. Cependant, la surveillance des établissements n’est pas chose facile et certains professeurs enseignent encore après le couvre-feu, avec le soutien des parents.

Un succès reconnu…mais à quel prix ?

La réussite scolaire est un devoir personnel mais aussi sociétal. Parmi les meilleurs au monde aux concours internationaux, les jeunes coréens éprouvent une réelle obsession de l’excellence. Ces années de dur labeur ont un impact psychologique et physique. La pression est telle que certains élèves en tombent malades. Mais la volonté de réussir est inscrite dans les mœurs. Selon Jin, les normes doivent changer et pour cela, le système éducatif coréen doit être réformé. Cependant, elle semble pessimiste : “Personne ne sait comment changer cela. Les collégiens et lycéens sont obsédés par la renommée de leur future université. Ils pensent que leur vie est limitée et que l’université décide de leur avenir. Je pense que c’est faux. Actuellement étudiante en troisième année, je peux dire que ce n’est pas une fin en soi, ce qui compte c’est ce qu’on y apprend et pas les résultats.”

Enfin, l’investissement n’est pas que mental, il est également financier. En 2010, pour 74% des étudiants, les cours du soir dans les Hagwons s’élevaient à 2600 dollars par an en moyenne, ce qui représente un poids financier important pour certaines familles. Les plus riches d’entre elles vont ainsi pouvoir payer les meilleurs instituts privés de la ville. Ce système renforce donc les inégalités.

Si l’examen d’entrée à l’université est un échec, il est possible de le repasser jusqu’à l’obtention d’un meilleur résultat. Certains décident de le faire dans l’optique de grimper dans l’échelle sociale. En effet, l’accès aux premières écoles du pays offre une place parmi les élites. Cela garantit une formation reconnue sur le marché du travail, et par conséquent une stabilité et un bon salaire.

(c) Agence France-Presse

Aujourd’hui, près de huit jeunes sur dix étudient à l’université. Comme le décrit Jin, les premiers temps peuvent être difficiles : “En première année, je ne savais vraiment pas comment travailler. Se retrouver sans indications, sans règles, sans personne qui vous conseille et vous indique les directions à suivre, c’est vraiment troublant. Mais aujourd’hui je suis très satisfaite de son fonctionnement.” L’adaptation à un univers qui favorise l’esprit critique et l’indépendance n’est donc pas toujours chose aisée après des années d’enseignement draconien.

Dans cette société toujours en plein essor, l’efficacité de l’éducation est saluée et considérée comme un véritable atout. Mais on ignore encore trop l’épuisement qui résulte de cette course effrénée. Bien que certains parents réagissent à la bulle de pression dans laquelle sont enfermés leurs enfants, leurs voix ne sont pas assez puissantes pour faire bouger les choses. Quant aux jeunes générations, elles n’ont d’autres choix que de croire à ce qui est leur est présenté comme étant la seule manière de prendre l’ascenseur social.


Pour approfondir le sujet :

Documentaire Corée du Sud : Condamnés à Réussir, Arte (disponible sur YouTube)

-Documentaire L’éducation en Corée du Sud, Envoyé Spécial (disponible sur YouTube)

Cannelle Nommay

Passionnée de photo, de voyage et d'écriture, je souhaite laisser libre cours à la curiosité et à la recherche afin de partager mon expérience en Asie et découvrir de plus près le milieu du journalisme grâce au Globeur.

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