7 ans après Breivik, la Norvège toujours en eaux troubles

Sept ans après l’attentat retentissant perpétré à Oslo contre le modèle de société scandinave, la mémoire collective norvégienne est toujours troublée par plusieurs débats. La population comme le pouvoir politique s’emploient à perpétuer l’esprit de cohésion ayant suivi l’événement, tout en s’interrogeant sur le malaise politique symbolisé par cette attaque. L’image limpide dont bénéficiait jusque-là la Norvège s’est-elle ébranlée ?     

Dans l’hyper-centre d’Oslo se trouve Regjeringskvartalet. C’est sur cette grande place désormais interdite à la circulation et criblée de caméras que se signale matériellement la mémoire. En plus d’un sommaire monument aux morts a ouvert, le 22 juillet 2015, un centre de mémoire et de pédagogie relatif aux attentats de 2011 (le 22 Juli Senteret). C’est ici que nous reçoit très gentiment Ana Rita Ferreira, en charge notamment de la communication de cet établissement. 

Très vite, on se rend compte qu’Anders Breivik hante ce lieu devenu vestige. Pourtant, l’attention n’est clairement pas portée sur le meurtrier. Peut-être est-ce volontaire, car comme le confie Mme Ferreira, “des milliers de personnes se sont au départ mobilisées contre le projet car elles étaient sceptiques quant à l’ouverture d’un Musée Breivik.” Son nom colle depuis le 22 juillet 2011 à la peau de la Norvège, symbole d’une plaie qui peine à se refermer. Ce jour-là, cet individu alors totalement anonyme et inconnu des services de police était responsable d’un des plus gros traumatismes que le pays, indépendant depuis 1905, ait connu dans son Histoire.

“Il saisit toutes les opportunités pour être dans les journaux” – Anna Rita Ferreira

En milieu d’après-midi, ce Norvégien de 32 ans enclenchait l’explosion d’une camionnette piégée garée à proximité de plusieurs bâtiments gouvernementaux à Oslo. Parmi eux, les bureaux du Premier Ministre travailliste de l’époque, Jens Stoltenberg. Alors que 8 personnes avaient déjà perdu la vie lors de ce premier attentat, Anders Breivik prenait la fuite en se dirigeant vers la petite île d’Utøya, au Nord-Ouest d’Oslo.

Ce lieu bucolique accueillait ce week-end là le camp d’été de la section jeune du Parti Travailliste. Vêtu d’un uniforme de policier et prétextant une mission de protection auprès de ces adolescents sous le choc, le terroriste, armé d’un fusil semi-automatique, tue 69 d’entre-eux à bout portant. En raison d’un défaut d’organisation et d’acheminement toujours discuté aujourd’hui, le commando policier n’est arrivé sur place qu’une heure et demie après le début de la fusillade pour procéder à l’interpellation rapide du meurtrier.

Avec le recul, la barbarie menée par Anders Breivik n’était pas aussi marginale et insensée qu’elle a pu paraître à l’époque. La froideur dont il a fait preuve s’accompagne en effet d’un arsenal idéologique, largement analysé depuis dans le monde entier. Plus que jamais, l’écho de ses revendications résonne en Norvège comme ailleurs en Europe. Cet enfant de la classe moyenne supérieure, constamment frustré et à l’épanouissement impossible, a nourri au fil de son parcours une haine incommensurable du multiculturalisme. Selon lui, ce processus encouragé par la classe dirigeante conduirait à terme à la disparition de la population norvégienne dite “autochtone”.

Le procès, parenthèse douloureuse mais refermée

La folie, plusieurs fois envisagée comme explication en 2012 par des experts médicaux lors du procès, a finalement été écartée au profit de motifs politiques. Non sans conséquence, ce diagnostic a en outre engagé la responsabilité pénale de Breivik. Il sonnait surtout comme une victoire pour le prévenu dont le but ultime était l’exposition publique de la cause politique qu’il défendait.

Pour autant, le peuple norvégien n’a pas succombé à un instinct de vengeance qui aurait pu être renforcé par l’attitude provocatrice de Breivik au Tribunal d’Oslo. Au contraire, le pays a démontré une fois de plus la traditionnelle confiance qu’il place dans ses institutions, et notamment dans le système judiciaire. Mme Ferreira rappelle qu’aucun débat sur la peine de mort n’a été relancé à l’époque en Norvège.

Breivik a finalement écopé de la peine maximale de 21 ans de prison en isolement carcéral à titre « préventif ». Cette peine peut être renouvelée en fonction du danger qu’il représente à terme pour la société. Insatisfait par ses conditions de détention, il a usé de tous les recours possible pour les dénoncer. Toutefois, la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a mis un terme à ce feuilleton judiciaire en juin dernier. La requête intentée contre l’Etat norvégien à ce sujet a en effet été jugée sans fondement.

Le centre mémoriel qui a pris place dans une ancienne cafétéria a conservé les stigmates de l’explosion. La froideur du lieu s’allie à la sobriété des panneaux explicatifs habillant l’exposition pour créer une ambiance grave. Les salles rendant hommage aux victimes, retraçant le déroulé de l’attaque et diffusant les témoignages des survivants sont à l’image de la réaction affichée par la Norvège : sobres mais intenses.

L’exposition du 22 Juli Senteret

Des conséquences à retardement

Le soir de l’attentat, le Premier Ministre Jens Stoltenberg invitait les Norvégiens à montrer que cette « société ouverte » devait répondre à la violence par « encore plus de démocratie ». Certes, l’émotion a d’abord dominé et invité à la retenue et à la cohésion. Pour autant, plusieurs faits inhabituels se sont produits au cours des mois suivants, dans une Europe du Nord d’ordinaire particulièrement tolérante. D’abord, les attaques envers des musulmans se sont multipliées à Oslo. Aussi, la presse diffuse aujourd’hui encore les nombreuses menaces reçues sur les réseaux sociaux par les survivants des attaques de 2011.  Certes les groupes néo-nazis comme le « Mouvement de résistance nordique » gardent une influence marginale. Mais ces exemples montrent qu’il existerait une couche de la société sensible aux thèses du remplacement ethnique.

Par ailleurs, les élections législatives de 2013, puis celles de 2017 ont marqué un virage politique à droite. Depuis 1945, c’est en effet le Parti Travailliste qui gouvernait jusque-là avec peu d’alternance. Le modèle politico-social de la Norvège avait été formaté par et pour cette formation.

La Première Ministre conservatrice Erna Solberg travaille depuis maintenant cinq ans avec un gouvernement de coalition à moitié composé de ministres issus du Parti du Progrès (FrP). Celui-ci, qui contrôle notamment la Justice et l’Immigration, est généralement classé « à la droite de la droite ». Ironie du sort, il a même compté dans ses rangs un certain Anders Breivik lorsqu’il rêvait à une carrière politique. Faut-il voir dans ce changement l’apparition d’un sentiment sécuritaire et anti-immigration en Norvège ?

Il convient selon notre interlocutrice de nuancer cette hypothèse. Premièrement, le Parti du Progrès n’est pas aussi extrémiste que ses homologues en Europe. L’agenda politique n’est pas teinté de mesures exclusivement sécuritaires. Le Parlement est par exemple sur le point de bannir les armes semi-automatiques utilisées par Breivik à Utøya. Ensuite, difficile pour l’heure d’imputer le durcissement de la rhétorique dans la sphère publique au seul contexte norvégien post-22 juillet. Il s’agit en effet d’une tendance au populisme d’extrême-droite observable dans le monde entier. Mme Ferreira rappelle à ce propos l’élection récente de Jair Bolsonaro au Brésil, à titre d’exemple. En outre, la thèse du remplacement ethnique défendue dans son manifeste par Anders Breivik semble peu évidente en Norvège. En 2017, le nombre d’immigrants dans le pays était 1,03 fois supérieur au nombre de naissances, soit quasiment égal, contre 1,25 en Suède, 1,46 au Danemark ou encore 1,98 en Allemagne.

Expliquer, comprendre, avancer

Les jeunes visiteurs amènent de la couleur à un lieu sombre

Symbole de l’évolution post 22 juillet de la société norvégienne, le centre de mémoire sera bientôt repensé lors de la réhabilitation du quartier. En attendant, cet établissement met l’accent sur la pédagogie auprès des générations futures. Les élèves en visite dialoguent avec des survivants et participent à des ateliers pour raconter « leur » 22 juillet, ce qu’ils en retiennent, ce qu’ils comprennent aussi. Ce travail de mise en perspective est une étape importante dans la construction de futurs citoyens. Les jeunes norvégiens devront probablement affronter une période plus trouble que leurs parents, habitués à la prospérité économique et à la paix sociale. D’ailleurs, les personnes interviewées aléatoirement à Oslo le 3 décembre dernier partagent cette prédiction. 11 de ces 15 personnes ont acquiescé à l’affirmation suivante : « la société norvégienne basée sur la confiance et la tolérance a été affaiblie ces dernières années ».

La sortie récente du film « Un 22 juillet » produit par Netflix a redonné une exposition conséquente à cet événement, aussi bien en Norvège qu’à l’international. Loin de faire l’unanimité, cette production américaine a été critiquée par les survivants de l’attaque. Magnus Håkonsen  témoigne par exemple sur le site internet du journal VG : “je ne le recommanderai pas à un public peu averti, qui ne différencie pas nécessairement les faits de la fiction.” Des approximations factuelles ont ainsi été relevées comme la généralisation du profil des victimes, toutes décrites comme des représentants de l’élite politique. Mme Ferreira explique aussi que les survivants reçus au centre ont reproché à la production une trop grande scénarisation de l’action menant parfois à l’adoucissement de la réalité. Nul doute que ce film, au même titre que la production d’Erik Poppe, « Utøya, un 22 juillet », aura tout de même rafraîchi la mémoire du monde entier et éveillé de nouveaux débats dans la société norvégienne.

En effet, la Norvège a été décrite depuis des décennies comme un modèle de prospérité. Sur le long terme, les attentats de 2011 auront sans doute joué le rôle de point de rupture, impliquant une profonde remise en question de son modèle de société. Bien qu’il occupe toujours les places d’honneur aux classements de l’IDH (Indicateur de Développement Humain) et du niveau de bonheur, le pays semble à l’aube d’un nouveau cycle. La préservation de son précieux système de valeurs et la gestion des ressources pétrolières seront demain des enjeux majeurs.


Statistiques : Statistisk sentralbyrå ; Danmark Statistisk ; Statistiska centralbyrån ; Statistisches Bundesamt ; Enquête sociale européenne ; World Happiness Report

Références cinématographiques : “Utøya, un 22 juillet”, Erik Poppe, Paradox Spillefilm, au cinéma le 12 décembre 2018 ; “Un 22 juillet”, Paul Greengrass, Scott Rudin Productions, disponible sur Netflix

22 Juli Senteret, Akersgata 42, Oslo

Martin Munier-Jolain

Lyonnais expatrié en Norvège, je profite de ses paysages le plus clair de mon temps et me passionne pour la politique lorsque la nuit reprend ses droits, en milieu d’après-midi. Ravi de mettre en lumière la Scandinavie pour Le Globeur.

Voir tous les articles
Send this to a friend