Courtesy of Maram Foundation.

Rencontre avec Yakzan Shishakly sur la crise des réfugiés en Turquie

Istanbul, un samedi matin. A l’entrée d’un chic hôtel à deux pas de la place centrale Taksim, apparaît Yakzan Shishakly. Fondateur et directeur d’une ONG de défense des réfugiés syriens depuis Gaziantep en Turquie, cet homme au parcours peu commun regarde d’un œil avisé le monde se faire et se défaire aux portes de l’Europe.

Dans ce salon feutré où du jazz joue à l’arrière-plan, des couples venus du Golfe discutent gaiement en anglais et en arabe, tout en sirotant leur Cay brûlant. Assis sur un confortable fauteuil pourpre, le directeur de Maram Foundation prend la parole. Propre sur lui et souriant, il apparaît pourtant les traits tirés. Depuis plus de 20 ans il œuvre depuis la Turquie en faveur de l’accompagnement humanitaire des réfugié(e)s syrien(ne)s, particulièrement les femmes et enfants. Il est à l’origine de la construction d’un orphelinat à Bayti, en septembre 2014 et était l’ancien directeur de l’Olive Tree Camp à Atmeh, le plus grand camp de personnes déplacées dans leur propre pays en Syrie.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, Yakzan rit jaune : « Il y a eu un nouveau reportage il y a quelques semaines montrant combien les chats semblent heureux à Istanbul. Tout le monde est heureux, n’est-ce pas cela le sujet ? »

Pause.

Soyons sérieux, il y a un véritable changement de relations dans la région. Tout le monde « joue » son propre jeu dans une zone déjà sensible. Prenons un exemple, les Américains sont là, armant les Kurdes, ils ont probablement un plan mais ne l’annoncent pas encore. Les Kurdes, quant à eux, sont forts, très organisés, avec un Conseil local. Ils rencontrent les Américains à peu près deux fois par semaine, en tout cas ces dernières années. Mais les Américains devraient éviter de rester dans le coin au risque de voir le piège se refermer. Le plus loin ils iront, le plus compliqué ce sera pour eux d’en sortir.”

Sonia : A propos des dynamiques de la région… La Turquie et l’Union Européenne partagent de nombreux accords liés aux migrations. Que dire de ces politiques migratoires communes ?

Yakzan : Les droits humains sont absents de toutes les politiques. Les Européens en parlent, mais n’y croient pas réellement lorsque cela advient au-delà de l’Union européenne (UE). A l’intérieur de l’UE, les Européens font attention aux droits de l’Homme, mais à l’extérieur des frontières cela ne les inquiète pas réellement. C’est pour cela qu’ils poussent les camps le plus loin possible ou tentent de les fermer. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Turquie, on ne compte désormais plus que 13 camps d’accueil pour les réfugiés.

Sonia : L’Union européenne, entretenant indirectement ces camps via des agences ou des ONGs qu’elle finance, entreprend-elle de tous les fermer ?

Yakzan : C’est exactement l’idée, à ce jour, la moitié a été fermée. L’Union européenne par exemple paie 1100 TL (= 180€) par Syriens en leur disant « Allez trouver un autre endroit ! ». En soit, ce n’est pas une mauvaise chose; en tant qu’ancien directeur d’un camp je suis complètement opposé à leur maintien. Effectivement, le plus longtemps les Syriens restent dans le camp, le moins de chance ils ont de reconstruire un futur.

La plupart du temps, l’idée est bonne, les politiques publiques de l’Union européenne peuvent être bonnes, mais la manière dont elles sont réalisées ne fonctionne pas. Le processus n’est pas le bon. Prenons exemple des écoles pour les Syriens, l’idée est louable, les ONG apportent leurs livres et jouent aux professeurs, mais que faire quand le système d’éducation supérieure ne suit pas ?

Sonia : Aujourd’hui la plupart des flux de réfugié(e)s venant en Europe est bloquée dans des pays-tiers, voisins. Quel est l’avenir des politiques européennes vis-à-vis de la Turquie, stratégiquement localisée ?

Yakzan : Aujourd’hui, l’Union européenne laisse la Turquie gérer l’ensemble des réfugiés venus de Syrie. C’est en partie pour cela que le pacte de 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a été fait et que 3 millions d’euros lui ont été donnés pour garder les réfugiés au sein de ses frontières. L’erreur de l’Europe, à l’exception de l’Allemagne, est d’oublier que les réfugiés lui apporte aussi une grande plus-value économique. Par exemple, dans l’arrière-pays, leur venue améliore l’économie locale. Ils sont prêts à accepter toutes les opportunités.

Même si l’Union européenne essaie de stopper les 3-4% de personnes cherchant une protection internationale en Europe, je ne suis pas certain que quiconque puisse les arrêter. Tout le monde trouve son chemin. En Allemagne, 800 000 Syriens ont déjà demandé un statut de réfugiés. En France, 215 000 ont été acceptés. Mais il y a aussi d’autres nationalités, venues d’Afrique Subsaharienne ou d’Asie du Sud-Est.

Sonia : Une carte interactive de ONGs en Turquie montre que nombre d’entre-elles sont financées par les États européens. Avez-vous remarqué des manières de travailler différentes entre ces dernières et les autres que l’on suppose plus indépendantes ?

Yakzan : Travailler à Maram Foundation signifie aussi recevoir des fonds Allemands. En tant qu’ONG, nous ne travaillons non pas avec les politiques étatiques mais seulement avec nos politiques d’ONGs. Chacune d’entre a un but spécifique, sans réellement considérer d’où vient l’argent que nous recevons. Je pense même que les Ecofunds, ou fonds européens (15 millions versés pour les Syriens par les membres de l’Union Européenne) sont versés à des ONGs ayant leurs propres programmes et politiques humanitaires.

Toutefois, le gouvernement qui dépense de l’argent suit son propre agenda. Par exemple, les Américains et les Britanniques confient leur argent à des compagnies privées qui jouent le rôle des ONGs. Cela pose un réel problème car ces compagnies agissent comme les humanitaires, mais parfois à l’encontre des gouvernements en place. Ces acteurs sont envoyés en Irak ou au Soudan, mais ne sont coordonnés avec personne, seulement avec leurs donateurs. Il est impossible de travailler avec eux. Par exemple dans l’éducation ils font cavaliers seuls.

Maram Foundation for Relief and Development (MFRD) est une ONG basée au Texas (États-Unis), formée par des Syriens-Américains, pour venir en aide aux personnes déplacées à l’intérieur des frontières syriennes depuis le début de la guerre en 2011.
Sonia : Quels sont les réels liens entre les ONGs aux intentions humanitaires et le gouvernement actuel en Turquie ?

Yakzan : Les droits de l’Homme ne sont pas vraiment respectés en matière de politiques migratoires. Il y a quelques années, le gouvernement mettait la pression aux donateurs pour qu’ils travaillent avec leurs institutions. Mais les humanitaires ne le souhaitaient pas, alors la Turquie en a mis un certain nombre dehors malgré leurs réticences. Désormais le gouvernement a compris qu’ils ont besoin des ONG, notamment à l’échelle locale. Cela va beaucoup mieux. Le gouvernement a donné à tout le monde le droit de faire leur job pendant trois à cinq ans, d’ouvrir une école etc. Depuis l’année dernière cela a changé, j’ai même entendu d’un officiel « Tout le monde doit partir. Nous avons traité la Syrie comme une urgence, mais ce n’est plus le cas. La guerre est finie. Votre travail est terminé ».

Pour les turcs, il est temps de changer le statut de la Syrie et des réfugié(e)s, de normaliser la situation. On a récemment vu cela avec l’agence gouvernementale AFAD, gérant les désastres et urgences. Son travail a été confié à l’ensemble des autres ministères (de l’éducation, la santé…). Selon moi, changer ce statut est une bonne chose car il est désormais possible de penser à l’intégration pérenne des réfugiés syriens dans la société.

Sonia : Les élections européennes arrivent rapidement, au premier semestre de 2019. Quel peut être le futur de ces politiques migratoires communes, influencées par l’UE ?

Yakzan : A partir d’un moment, les membres de l’Union Européenne devront commencer à changer leurs politiques publiques, ils n’ont pas le choix. L’Union n’est pas vraiment en position de discuter, surtout vis-à-vis de sujets aussi importants. Il y avait cette interview d’Henry Kissinger il y a 25 ans, il disait que si quelque chose devait arriver au Moyen-Orient, les réfugiés en subiraient le prix. C’est ce qu’il se passe aujourd’hui, dans l’Union européenne tout le monde n’est pas d’accord, particulièrement au sujet de l’immigration. Du côté des droits de l’Homme il suffit de regarder ce qu’il se passe en Grèce, les « hotspots » sont un désastre.

La seule solution est désormais d’accompagner les réfugiés et demandeurs d’asile dans leurs procédures, leur donner accès à l’information, créer un visa. L’UE ne peut rester comme cela où tout le monde y perdra. Les institutions européennes dépensent énormément d’argent en dehors de l’Union européenne pour bloquer les flux d’arrivants. Le système entier ne fonctionne pas. Vous vous demandez pourquoi ? Quand l’argent est envoyé des États aux organisations internationales, 40% n’est pas donné au pays concerné, mais sert à payer les salaires des membres. Par exemple, vous vivez aux États-Unis, vous venez en Turquie, l’argent vous revient.

Sonia : Depuis peu la « tendance » est de croire que la guerre en Syrie est finie, qu’il est temps pour la population syrienne de rentrer. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

Yakzan : C’est exactement ce que l’on voit et lit aujourd’hui. L’un des grands problèmes aujourd’hui est que tout le monde promeut l’idée qu’il est temps que « les Syriens rentrent à la maison ». Mais la guerre n’est pas finie, les parties se battent toujours, la coalition est encore en place. On assiste à une sorte de jeu sur la scène internationale. En Turquie, les gens sont en sécurité, les enfants peuvent aller à l’école, il leur est récemment possible d’avoir un emploi. Pourquoi retourner dans un endroit où il n’y a rien pour eux ? Depuis l’ouverture de la frontière jordanienne, seuls 40 syriens sont revenus.

 

(Interview traduite de l’anglais au français)

Découvrez ici un autre portrait de Yakzan Shishakly (EN) et ici l’histoire du camp de réfugié(e)s d’Atmeh.

Sonia Chabane

Survoltée, je virevolte entre plusieurs continents. Bercée par les lettres sur la côte méditerranéenne, je vis désormais à Istanbul, en Turquie. Le Globeur : pour aiguiser mon appareil photo et ma plume aux effluves d'Orient.

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