Drogues et Colombie : je t’aime, moi non plus

La Colombie et la drogue, un conflit qui dure depuis des décennies et qui ne cesse d’entacher la réputation internationale du pays.  Sur les routes du pays d’Escobar, les populations ont été meurtries par le mal causé par le trafic de drogue.

Tout débute dans les années 60, lorsque le pays se lance dans la production de marijuana. C’est la première fois que la Colombie cultive en grande quantité et qu’une véritable économie souterraine se développe. Mais alors que l’Etat maîtrise très vite la production, les choses se compliquent lorsqu’en Bolivie et au Pérou la production de feuille de coca décline. Le marché de la cocaïne est à ce moment-là en pleine expansion. Les trafiquants ne peuvent se permettre de tout arrêter et ils migrent alors dans les zones abandonnées en Colombie pour s’y installer durablement. C’est le pays idéal pour le trafic de drogue : deux façades maritimes et 5 pays frontaliers. Autant d’atouts qui lui procurent de multiples routes commerciales. Cette année encore en termes de production de coca, la Colombie a atteint des records.

La drogue et l’Etat, une relation ambiguë

En comparant la Colombie aux autres pays, son rapport particulier à la drogue apparaît comme une évidence. En tant que premier producteur mondial de cocaïne, la drogue fait part intégrante de la politique.  Au cœur des élections, elle sert parfois d’arme politique et influe énormément la politique du gouvernement du fait qu’elle génère beaucoup de revenus et a donc un considérable impact sur l’économie : presque 10 % du PIB Colombien. A cet égard, tout devient ambivalent car une trop forte lutte anti-drogue de l’Etat pourrait avoir de lourdes conséquences sur l’économie du pays, surtout dans les territoires locaux et ruraux.

Un autre problème se présente : celui de la corruption. Au sein même du personnel de l’Etat, certains ne se privent pas des bénéfices du trafic de drogue et les dessous-de-table sont communs. Certaines campagnes électorales sont même financées par des narcotrafiquants. Ces derniers s’assurent en contre partie de pouvoir continuer leur business sans risque. D’une certaine façon, ces pots-de-vins contribuent à l’échec des mesures contre le trafic de drogue puisqu’ils rendent les narcotrafiquants intouchables.

Si le gouvernement a longtemps ignoré le trafique de drogue, ne le considérant ni comme une menace ni comme en danger, il s’est néanmoins vu contraint d’agir sous l’impulsion de deux facteurs. Le premier est la pression des Etats-Unis. Ces derniers étant le plus important consommateur de drogue, c’est toute une économie souterraine qui s’est construite entre les deux états. Le second est la montée en puissance des principaux cartels dont les dirigeants se lancent à la conquête du pouvoir politique. Les années 80 marquent le début d’une longue guerre contre la drogue. Par ce biais et au travers du Plan Colombia signé bilatéralement avec les Etats-Unis, l’état colombien cherche vainement à renforcer sa légitimité auprès du peuple et à récupérer la totalité de son territoire.  

Colombian army soldiers – Photo de presse colombienne

Tandis que la plupart des pays du monde adoptent une législation plus souple sur les drogues, la Colombie ne semble pas prête à passer ce cap. L’opinion générale s’y oppose radicalement. En 2001 la proposition de la légalisation des drogues a très vite été rejetée. Plus récemment, le nouveau président Ivan Duque a confirmé son intention de poursuivre la politique de prohibition. Il a annoncé vouloir abolir les doses de consommation personnelle permises par la loi. Actuellement ces doses sont par exemple de 20g pour la marijuana et d’1g pour la cocaïne.  Il considère que toute consommation, aussi minime soit-elle, génère du trafique illicite. Selon le nouveau président, pour venir à bout de cette guerre contre le narco-trafique, c’est de cette base dont il faut partir.

A ce propos, une grande investigation et intervention a été menée cette année dans l’ensemble du pays. Des agents se sont infiltrés pendant 6 mois dans diverses universités. Peu à peu ils ont réussi à entrer en contact avec les différents réseaux de micro-trafiquants. Ceux-ci utilisaient des messages codés sur Whatsapp pour se protéger des autorités, « les jouets » désignant la drogue. 

En septembre, au cours d’une intervention coordonnée dans l’ensemble des zones couvertes,  plus de 162 personnes sont arrêtées pour trafic de drogue. A Bogota, tout un réseau a été découvert à l’université de la Javeriana. Certains étudiants, trois en particuliers, cachaient la drogue à l’intérieur de l’établissement. S’y trouvaient cocaïne, marijuana et ectasie.  Ces « petits » dealers avaient pour habitude d’aller vendre leur marchandise auprès des collèges et lycées.  Ce fut un véritable scandale pour l’université au sein de laquelle plus de 300 personnes étaient impliquées dans cette économie, d’une façon ou d’une autre.

En définitive, la relation ambiguë qu’entretient l’état avec le trafique de drogue continue d’entraver la lutte initiée il y a presque quatre décennies déjà. Le trafique de drogue prospère sous toutes ses formes n’épargnant pas les plus vulnérables du pays.

La gouvernance criminelle des drogues et la violence du trafic

Il est intéressant de voir comment le trafic de drogue en Colombie s’est peu à peu organisé jusqu’à acquérir une certaines légitimité auprès des populations isolées. En effet certaines zones rurales ont vu se développer une forme de gouvernance criminelle.

Avant que la culture de la drogue ne s’y installe, ces zones étaient complètement abandonnées par l’Etat. Les populations y souffraient d’isolement, de pauvreté et d’exclusion sociale. Lorsque les premiers trafiquants arrivèrent, ils y virent alors l’opportunité de s’intégrer à quelque chose de plus grand tout en bénéficiant d’une forme de protection. 

Peu à peu la culture de la drogue permit aux villages de reconstruire des écoles, de financer des événements, etc. Ainsi les cartels gagnèrent en influence, en pouvoir et en profitèrent alors pour fixer de nouvelles règles faisant office de lois. Par exemple ils imposèrent leurs propres impôts à ces populations qui depuis très longtemps n’avaient subit la pression d’aucune autorité.

Avec l’approbation des communautés, les narcotrafiquants prennent le pouvoir et commencent à réellement s’intéresser au monde politique. C’est une façon de garder le contrôle mais aussi de faire prospérer leur commerce. C’est notamment ce qu’il s’est passé à plus grande échelle avec les grands Cartels de Cali et de Medellín où Pablo Escobar parviendra à se faire élire au Sénat.

Pablo Escobar en campagne politique – Photo d’archive

Lorsque les cartels et leur puissance disparaissent, le trafique de drogue s’adapte et le micro-trafic apparaît dans les années 2000. C’est alors au tour de cette nouvelle forme d’organisation de prendre le relais et de gérer les zones sous contrôle.

Pour autant ces types de gouvernances et d’organisations ont leurs mauvais côtés. Bien qu’elles permettent aux populations de retrouver un certains cadre, elles générèrent beaucoup de peur et de violence.

Entre concurrences de marchés et rivalités de contrôle de territoire, le commerce des drogues a généré beaucoup de violence dans le pays.  Rien qu’à Medellín plus de 3500 homicides qui ont lieu en 1986. Cette violence atteint son point culminant dans les années 90 où l’on parle de narco-terrorisme.  Pablo Escobar est à l’origine de la majorité des crimes commis dans le pays. Le plus connu d’entre eux a eu lieu en 1989, il s’agit de l’explosion préméditée d’un avion en plein vol, avec plus de cents morts. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, le démantèlement des principaux cartels ne réduit que de très peu la violence dans le pays. Des milliers d’innocents ont été tués au nom du narco trafic.

Des populations vulnérables, les femmes victimes de leur condition

En définitive, les populations pâtissent de cette guerre qui a fait déjà des milliers de morts.  Pour Adriana, 20 ans, ce sont bien sûr comme d’habitude “les classes les plus pauvres de la société qui souffrent le plus du trafique de drogue dans le pays“. En Colombie, les victimes principales sont globalement les populations défavorisées économiquement. Mais celles qui souffrent du trafic de drogue sont plus précisément les communautés indigènes contraintes au déplacement, ainsi que les femmes, seules suite aux assassinats des hommes de leur famille. Aujourd’hui encore, de nombreux micro-trafics continuent de faire régner la peur et la violence. Les agriculteurs sont menacés et contraints de poursuivre de cultiver la feuille de coca pour ne pas mettre en danger leur famille ou leur propre vie.

Environ 534 000 personnes et 106 familles cultivent la coca. A cause du conflit armé, beaucoup d’entre elles sont des femmes et des familles monoparentales. Ces dernières n’ont eu d’autre choix que de cultiver la coca pour survivre et offrir une éducation à leurs enfants. Les femmes « cocaleras » victimes de leur statut ont longtemps été ignorées par la société. Pourtant se sont elles qui ont le plus souffert des vices du trafique de cocaïne : violences sexuelles, prostitution forcée, etc.

Dans les accords de paix signés il y a deux ans, l’Etat a promis protection et aide aux cultivatrices de coca pour les aider à changer de culture sans les mettre en danger. Et dans une certaine mesure, il a été assuré qu’une prise en charge spéciale pour les femmes serait impulsée. Aujourd’hui, la situation est restée intacte et les narcotrafiquants ont conservé leur pouvoir sur ces populations vulnérables grâce à la violence. Les femmes continuent de payer le prix fort dans le pays. De plus l’Etat rencontre de grande difficulté à éradiquer la coca, véritable pétrole de la guerre. La culture de sa feuille demeure la plus rentable pour les paysans.

La drogue en Colombie est à la base de nombreux des maux du pays et pourtant tout porte à croire que cela n’évoluera pas dans le sens espéré dans les années à venir. Le scandale des micro-trafics au sein même des universités prouve qu’encore aujourd’hui la Colombie n’est pas parvenue à faire du trafic et de la consommation de drogue quelque chose d’anormal ou d’immoral. 

Mario consommateur régulier de marijuana commente : « La vérité c’est qu’obtenir de la marijuana ici, en Colombie, c’est beaucoup trop facile et 4,5g coûte environ entre 1€90 et 2€50, même si en ce moment les prix augmentent un peu à cause du président Duque. Pour la cocaïne c’est plus difficile, il te faut un dealer et le gramme coûte environ 12€.» 

Et il poursuit «Et la vérité dans tout ça c’est que la police ne sert à rien. Dans les zones où les classes sociales les plus élevées vivent ou étudient, la police ne s’interfère pas. Je pense que c’est parce qu’ils ont peur d’embêter un étudiant enfant d’une personne importante et que ça leur coûte leur travail. Et il y a d’autres cas, dans lesquels la police ne voit simplement pas l’intérêt de pénaliser ou de perquisitionner la drogue, ils préfèrent accepter des pots de vin. Moi j’ai l’impression qu’en Colombie c’est comme un cycle, toi tu achètes de la drogue à quelqu’un, la police te la prend, la police la donne à son supérieur qui va la donner au type qui te l’a vendue, et toi tu vas l’acheter à nouveau. Au final ces affaires-là ce sont des gens très puissants qui les gèrent dans le pays. »

Photo de presse colombienne

Finalement, alors que la Colombie, entravée par d’autres problèmes profonds comme la corruption, ne parvient pas à mener à bien sa lutte, n’est-il pas légitime de se demander : que font les pays consommateurs ? Ne faut-il pas aussi repenser le concept de responsabilité partagée qui entend le problème de la drogue comme une problématique transnationale et implique autant les pays producteurs que les pays consommateurs ?

Quand est-ce que les pays consommateurs cesseront de blâmer la Colombie pour sa production, et cesseront d’être passif dans ce combat contre le trafique de drogue ?

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Pour aller plus loin : 

Díaz, A. and Sánchez Torres, F. (2004). Ageography of illicit crops (Coca Leaf) and armed conflict in Colombia. Bogotá (Colombia): Universidad de los Andes.

Pécaut,D (1991). « Trafic de drogue et violence en Colombie », Cultures & Conflits [on ligne]. 

Tiempo, C. (2018). Microtráfico al que se dedican ahora narcos genera la violencia en ciudades’: general Óscar Naranjo. [online] El Tiempo. 

Times, A. (2018). GANGS IN COLOMBIA FEUD OVER COCAINE. [online]

Ruiz Punto, J. (2014) El Plan Colombia Chapter. In : Punto de inflexión: decisiones que rescatarón el futuro de Colombia.

Neumann, V. (2007). La gouvernance démocratique en Colombie : d’un échec à l’autre. In: « Jeux de gouvernance: regards et réflexions sur un concept ».

Arjona, A., Maldonado, J., Chong, A., Srebot, C., Nuguer, V., Urrutia, C. and Lavado, P. (2018). ¿Dónde logran afianzarse los grupos armados? Capacidad estatal, calidad de la gobernanza y resolución de disputas. [online] Foco Económico.

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Rojas, R. (2003). Plan Colombia, conflicto armado y migraciones forzadas.

Mila Torres, C. (2018). Mujeres cocaleras: la historia no contada de este cultivo en Colombia | Colombia 2020. [online]

Bello, M. (2003). El desplazamiento forzado en Colombia: acumulación de capital y exclusión social. [online]

B.Tickner, A. (2014). Legalización de las drogas: entre las políticas de seguridad y la salud pública. [online] 

Vergara Ballén, A., Lahuerta Percipiano, Y. and Correa, S. (2003). Posibles implicaciones de la legalizacion del consumo, producción y comercialización de las drogas en Colombia (versión para discusión). Bogotá, D.C.: DNP.

Grajales, J. (2016). Faire la « guerre contre la drogue ». Relations asymétriques et adoption d’un régime répressif. Cultures & conflits, (101), pp.181-198.

Camille Bouju

Colombienne de cœur. Future reporter ?

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