Dictature franquiste : 43 ans plus tard, une mémoire plus que jamais controversée

A l’occasion des commémorations du 43ème anniversaire de la mort de Franco, l’Espagne est divisée. Alors que des sympathisants franquistes rendent hommage à leur Caudillo lors d’une messe, les familles de victimes continuent de réclamer justice pour les crimes commis sous le régime franquiste. Ces évènements surviennent peu après la décision polémique du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez de déplacer les restes du dictateur avant 2019.

Mardi 20 novembre, le « 20-N », date anniversaire de la mort de Francisco Franco, une dizaine de messes ont été tenues en Espagne à l’initiative de la Fondation Nationale Francisco Franco et avec l’autorisation de l’Eglise. Le Globeur était présent devant l’Eglise San Francisco de Borja, en plein cœur de Madrid, où avait lieu à 20h la messe la plus attendue en hommage au dictateur.

La nostalgie d’une dictature qui appartient au passé

Parmi l’assistance, Jaime Felipe Martínez-Bordiú y Franco ainsi que Carmen Martínez-Bordiú, petits-enfants de Franco, sont aux premières loges. La cérémonie est un succès, pas moins de mille personnes y assistent. Vers 21h, les premiers sortent par la porte Sud de l’édifice et ne s’attardent pas, soucieux d’éviter d’être abordés par les journalistes présents sur place. Après avoir essuyé plusieurs refus de répondre à nos questions, Pablo*, 77 ans, accepte de nous accorder quelques minutes. Quand nous lui demandons les raisons de sa venue à cette messe dédiée à Franco, il affirme que pour lui “ce n’est pas un hommage, je vais à la messe comme si j’y allais pour mon père.”

“Franco était un dictateur comme tous les autres dictateurs, il n’a pas tué plus qu’un autre.” – un sympathisant de Franco

Ce sympathisant assumé de Franco nous partage sa nostalgie du régime sous lequel il a grandi : “Franco était un dictateur comme tous les autres dictateurs, il n’a pas tué plus qu’un autre. Moi, je peux te dire qu’il a créé plus de 3 millions de logements pour les pauvres et a rénové le réseau de trains détruit pendant la guerre. La classe moyenne espagnole a pu acheter des appartements sur la côte et ils vivaient comme des dieux ! Quand Franco est mort, l’Espagne était la neuvième puissance mondiale. Alors oui, il y a eu des côtés moins positifs. Mais il faut regarder le contexte, il y a des choses négatives mais aussi des choses positives.”

Pablo ne souhaite pas s’exprimer sur les revendications des victimes du franquisme et insiste sur la nécessité d’oublier et de ne pas ressasser le passé : “Le passé c’est le passé, et moins on le remue, mieux c’est. On ne vit pas aujourd’hui pour avoir une opinion sur ce qui s’est passé. Les histoires, c’est comme tout, ça dépend du contexte, des circonstances du moment.

L’exaltation de Franco mène à la confrontation entre 2 camps

Les tensions ne se font pas attendre. Au niveau de l’entrée principale de l’Eglise, 2 jeunes femmes brandissent des pancartes portant les inscriptions « Fascistes hors de nos quartiers » et « Fascisme légal, Honte nationale », faisant échos aux slogans scandés par les 3 activistes Femen intervenues lors d’un rassemblement des sympathisants de Franco 2 jours plus tôt, sur la Place d’Orient de la capitale. Les franquistes, attroupés à la sortie de l’Eglise, les prennent à parti, les traitant entre autres de « filles de pute ». Un groupe de jeunes, en infériorité numérique évidente, s’approche et lance des “Honte !”, “Allez-vous en !” à l’encontre des tenants du Caudillo alors que ceux-ci répliquent à coups de “Arriba Franco ! Viva Franco !”, arborant fièrement drapeaux et brassards franquistes. Puis ils entament en cœur la Cara al sol, hymne de la Phalange espagnole devenu un des hymnes franquistes officiels en 1937, levant solennellement leur bras en guise de signe fasciste.

C’est sous les applaudissements qu’apparaissent ensuite les petits-enfants de Franco et le président de la Fondation Nationale Francisco Franco, Juan Chicharro Ortega. Les journalistes les approchent mais leurs questions sont ignorées. Ceux qui sont venus honorer la mémoire de Franco font comprendre aux médias qu’ils ne sont pas les bienvenus en les assénant d’insultes violentes. Ils sont particulièrement hostiles à la présence de l’équipe de La Sexta, chaîne nationale privée à la programmation généraliste et de tendance progressiste. L’un d’eux, énervé, s’en prend à un cameraman, endommageant son matériel.

La messe n’attire pas que des sympathisants et nostalgiques de la dictature. Javier, 20 ans, a assisté à la messe, “mais juste comme observateur, seulement par curiosité.” Les démonstrations fascistes auxquelles il a assisté ne le dérangent pas : “Je pense que cela fait partie de la liberté d’expression. C’est comme les manifestations féministes. Enfin, ce n’est pas vraiment la même chose, mais elles utilisent leur liberté d’expression aussi. Moi je crois en la liberté pour tous.”

Ander, 20 ans également, n’a quant à lui pas participé à la messe mais explique être “venu voir à la sortie par curiosité” et est interpellé par “la contradiction évidente d’une Eglise qui célèbre Franco car il était chrétien mais qui reste un assassin, et cela ne colle pas avec les valeurs chrétiennes.”

Certains profitent de l’événement pour vendre des souvenirs à l’effigie du dictateur.

L’exhumation du dictateur : une décision controversée

Si cette année les actes d’hommage à Franco ont fait particulièrement de bruit, c’est parce qu’ils surviennent dans un contexte particulier. En effet, le parlement espagnol a adopté le 13 septembre dernier le décret du gouvernement socialiste, autorisant l’exhumation du dictateur de son mausolée, situé à une soixantaine de kilomètres au Nord-ouest de Madrid. Pedro Sánchez compte ainsi tenir la promesse qu’il avait formulée à son arrivée au pouvoir. Les restes de Franco devraient être remis à sa famille avant la fin de l’année pour être déplacés dans un lieu privé, ce qui empêcherait tout recueillement collectif et exaltation du Caudillo. Si la gauche espagnole y voit une avancée historique, ses descendants et la Fondation Nationale Francisco Franco ont décidé de porter plainte pour empêcher par tous les moyens l’application de la mesure.

Il faut rappeler que la célèbre Valle de los Caidos fut initialement construite sur ordre de Franco, pour y accueillir les dépouilles des combattants nationalistes morts pendant la guerre civile (1936-1939). On y trouve aujourd’hui pas moins de 30 000 dépouilles, dont celles de républicains catholiques, ainsi que les sépultures de Primo de Rivera (depuis 1959) et Franco (depuis 1975).

Appartenant au Patrimoine national, organisme public, le mausolée entretenu aux frais de l’Etat espagnol s’est pourtant converti en lieu de culte et d’exaltation du dictateur. Chaque 20 novembre, des rassemblements fascistes y ont lieu pour déposer des fleurs et se recueillir, tout en arborant drapeaux et symboles franquistes. Cette semaine de commémoration du 43ème anniversaire de la mort de Franco a donc été l’occasion pour les uns d’exprimer leur indignation face à cette décision du gouvernement ; pour les autres cette dernière n’est que justice et redonne espoir.

Les descendants des victimes se mobilisent contre l’oubli

Jeudi 22 novembre, nous assistons à un rassemblement qui diffère en tous points de l’attroupement de franquistes du 20 novembre devant l’église Francisco de Borja. A la Puerta del Sol, au centre de Madrid, quelques 200 descendants de victimes se sont donnés rendez-vous. Alors que les nostalgiques de la dictature rendent hommage à Franco une fois par an, une dame s’approche en tendant un tract : “Toutes les semaines depuis 9 ans je viens ici. Si tu veux revenir nous voir, on est là tous les jeudis, au même endroit, de 19h à 20h, et de 20h à 21h l’été parce qu’il fait trop chaud sinon.”

Intitulée “Plateforme contre l’impunité du franquisme”, la brochure est en fait le numéro 278 d’un journal amateur qui est distribué sur la place chaque semaine par les manifestants. Il relate les dernières actualités en lien avec le thème du franquisme et de la mémoire historique : « Le Ministre de la « culture » récompense un torero franquiste », “Madrid, l’association féministe Femen boycotte le rassemblement fasciste de la place d’Oriente”…

Pancartes réalisées à partir de collages d’articles et de photos et drapeaux aux couleurs de la République à la main, le cortège défile en faisant plusieurs le tour de la place, avec pour fond sonore L’Internationale. “Ni oubli, ni pardon” scande-t-il. La plupart des participants ont atteint les soixante-dix ans, au moins. Tous ont connu la dictature, ont grandi sous le régime, et sont enfants ou petits-enfants de victimes du franquisme. Une vieille dame tient une pancarte avec les photos de ses grands-parents. Elle nous explique : “Là c’est ma grand-mère, ils l’ont mise en prison et quand ils ont vu que c’était bientôt la fin, pour ne pas avoir un mort de plus dans la prison, ils l’ont jetée dehors, comme un chien. Et là c’est mon grand-père, j’avais 9 ans quand ils l’ont assassiné d’une balle dans la tête.”

Pancarte réunissant articles de presse et photos de victimes.

Le sentiment d’injustice et d’abandon face à l’inaction

Ce combat qu’ils mènent, c’est le combat d’une vie pour s’assurer que ceux qui ont perdu la leur obtiennent enfin justice. Car le sentiment qui les unit tous, c’est celui de l’injustice. « Nos impôts servent à payer les fleurs achetées par la Fédération Franco qui va les déposer sur sa tombe. La famille de Franco s’indigne parce qu’on va déplacer son corps mais au moins elle a le choix du lieu où il sera enterré. Pendant que mes grands-parents, eux, restent là, quelque part dans la campagne, comme des chiens. »

Une autre dame nous rejoint. Comme beaucoup, elle se sent complètement abandonnée et incomprise par le gouvernement : « Nous sommes gouvernés par l’extrême-droite, c’est à nous de nous débrouiller pour retrouver les corps de nos parents et grands-parents » s’exclame-t-elle avant d’ajouter « ce pays est franquiste, ce n’est pas une démocratie et nous allons le démontrer. »

Le cortège s’arrête, un homme, très âgé lui-aussi, prend la parole pour dénoncer l’inaction du gouvernement du « second pays au monde, après le Cambodge, où il y a le nombre le plus important de disparus. » Le message qu’ils souhaitent diffuser est clair : les victimes de la répression perpétrée sous le régime franquistes existent et il faut le reconnaitre, même si elles se trouvent enterrées dans des fosses communes aux quatre coins de l’Espagne.

Les descendants des victimes ont des revendications concrètes, les mêmes depuis des années : davantage de moyens de la part de l’Etat pour ouvrir les fosses communes, l’adoption d’une loi qui consacre le statut juridique des victimes des violences politiques sous la dictature ou encore l’ouverture de procédures devant un juge pénal. Nombreux sont ceux qui réclament la fin de la monarchie et le passage à un régime républicain car pour eux la monarchie contribue à maintenir sous silence l’histoire telle qu’elle a été, au nom d’une mémoire officielle qui réconcilierait les Espagnols. Le combat de ces voix du jeudi soir se résume ainsi en 3 mots : vérité, justice et réparation.

“Nous sommes victimes du silence de nos parents et responsables de l’ignorance de nos enfants” – une descendante de victimes du franquisme

Nous sommes victimes du silence de nos parents et responsables de l’ignorance de nos enfants” conclu la dame à la pancarte. Le poids du silence qui a été pendant des décennies celui de la société espagnole est devenu pour eux trop lourd à porter. Ils ont beaucoup de choses à dire, racontent leur histoire et leur combat à qui veut bien les écouter. Pourtant ils se sentent invisibles, inaudibles. Ces rassemblements du jeudi à la Puerta del Sol n’ont depuis longtemps plus aucune résonance dans les médias. Sur la place, beaucoup de passage mais aucun journaliste, personne pour relayer ces témoignages et la crainte de la part des manifestants que la mémoire de leurs proches tombe dans l’oubli.

“Contre l’impunité, solidarité avec les victimes du franquisme”

Il est certain que lors de cette semaine de commémorations les émotions étaient partagées, entre nostalgie d’une dictature et dénonciation d’une transition démocratique bâclée. Plus que jamais, les tensions sont palpables au sein d’une société espagnole encore divisée sur le thème de sa mémoire historique. Si certains veulent oublier une période controversée de leur histoire, l’ouverture prochaine de la tombe de Franco fera quant à elle inévitablement resurgir les fantômes du passé. Redoutée ou espérée, symbole de douleur inutile pour les uns, de vérité tardive pour les autres.

 

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Pour approfondir le sujet

Documents audiovisuels, traitant de la période de la guerre civile espagnole et de la dictature franquiste :

– ROSSIF Frédéric, Mourir à Madrid, 1963.

– LOACH Ken, Land and Freedom (“Terre et Liberté”), 1995.

– MARTINEZ LAZARO Emilio, Las 13 rosas (“Les 13 roses”), 2007.

– VILLARONGA Agusti, Pan negro (“Pain noir”), 2010.

* Le prénom a été modifié

Les propos sont traduits de l’espagnol.

Fiona De Sainte Maresville

Etudiante en science politique, je suis avide de rencontres et passionnée par le voyage d'aventure. C'est loin de ma terre lilloise que je compte m'essayer au reportage et décrypter les enjeux auxquels est confrontée la société espagnole.

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