Aborto legal en Argentine : la lutte ne fut pas finale

Dans une Argentine durement touchée par la crise et la dépréciation de sa monnaie nationale, subsistent les traces d’un combat à la fois grandement et violemment mené : celui de la lutte pour le droit à l’avortement pour toutes et sans conditions. Quelques semaines après le rejet de la loi par un Sénat encore assez conservateur le 8 août dernier, nous avons suivi une jeune femme fortement engagée dans ce débat qui ne concerne somme toute pas seulement les femmes mais l’ensemble des citoyens, comme un problème majeur de santé publique dans le pays.

Elle n’a pas quitté son foulard vert. Il est encore fièrement pendu à son sac à dos comme un symbole de résistance. Dans les rues de Buenos Aires, encore beaucoup de jeunes hommes et femmes l’arborent avec toujours autant de détermination. Elle aussi a pleuré en ce jeudi 9 août, au petit matin, devant le Congreso argentin, après une longue nuit passée à braver les intempéries venant du ciel comme des affrontements entre manifestants et forces de police. Laura*, 22 ans, étudiante à l’Université de Buenos Aires, a pleinement participé à la ola verde, la vague verte, comme l’ont désignée les habitants, qui est survenue en juillet et août 2018 en Argentine. Une vague verte comme la couleur choisie par les militants pro-avortement, face le bleu clair des militants pro-vie.

Cela fait des mois que Laura milite, avec ses camarades de la faculté, pour mobiliser, sensibiliser, faire connaître ce sujet qu’est l’avortement en Argentine. Presque 200 000 femmes par an y avortent, illégalement, dangereusement, y laissant parfois la vie. Le débat a parfois été houleux entre les deux camps, même si dans les facultés, des arguments construits et bien défendus ont été avancés, raconte-t-elle.

Que représente l’avortement légal pour toi ?

La question n’est pas tellement ce qu’il représente pour moi, mais plutôt ce que ceux qui y sont opposés posent derrière ce geste de détresse et de perdition qu’est l’avortement.  Pour nous, les femmes, c’est une question de survie aujourd’hui. Des femmes meurent chaque mois dans notre pays car elles n’ont pas le droit d’avorter dans des structures médicales. Pour les opposants à l’avortement, ce geste est opposé à leur religion (la plupart sont chrétiens évangélistes ou catholiques, ndlr) ou bien à leurs valeurs conservatrices et ils l’assimilent au meurtre, vision à la fois très ancienne, controversée et réductrice. Nous ne disons pas qu’il faut avorter à tour de bras et sans accompagnement. Justement, nous voulons avoir la chance de choisir, car après tout, nous sommes des êtres libres au même titre que les hommes. La liberté est un droit qui nous est accordé par naissance, et le droit à l’avortement fait parti de notre accomplissement en tant que femme libre et en tant qu’être doué de raison et de discernement.

Qu’as-tu pensé des arguments avancés lors du débat au Sénat et du vote global ?

Ce que je pense, et ce que la plupart d’entre nous soutient, c’est que ce vote a été certes démocratique, mais pas représentatif. Au Sénat, il y a plus d’hommes que de femmes, et ces femmes ne sont pour la plupart pas concernées par l’avortement car elles sont plus âgées que nous, qui sommes en âge de procréer. De plus, et c’est le plus grave, elles ont les moyens d’avorter. En effet, ce qui se produit aujourd’hui, lorsque l’on veut avorter en Argentine, c’est que certaines cliniques privées acceptent discrètement de le faire, sous réserve d’un versement de 30 000 à 50 000 pesos (entre 750 et 1300 euros, ndlr), somme que les argentines ne détiennent pas, surtout dans ce contexte de crise que l’on traverse. C’est donc d’une rare hypocrisie que les plus aisés se permettent d’interdire l’accès à l’avortement pour toutes en sachant qu’ils n’auront effectivement pas de soucis pour le faire, eux et leur famille. Cela est un bon exemple de la distance entre le peuple et les élus et des inégalités qui règnent dans le pays.

Aujourd’hui, comment la lutte pour obtenir le droit à l’avortement gratuit et sans condition se perpétue-t-elle ?

Malgré une immense désillusion et un contexte politique compliqué, il n’est pas question que nous abandonnions ce que nous considérons comme étant une voie d’accès majeure à la liberté et à l’émancipation. Nous sommes des millions de femmes et d’hommes, jeunes comme plus vieux, à réclamer ce droit. Ce ne sera pas cette année, soit. Mais nous continuerons les suivantes. Nous avons reçu le soutien de nombreuses personnalités en Argentine et dans le monde suite aux débats. Nous avons créé des salons, des conférences, des lieux d’écoute et de soutien. Il est clair que c’est un échec mais la lutte ne s’arrête pas là.

Que révèle la difficulté de la question de l’avortement dans un pays comme l’Argentine ?

L’Argentine est un pays de paradoxes. Il est très progressiste dans un certain sens : le mariage homosexuel existe depuis 2010, et nous sommes l’une des nations les plus avancées concernant les droits des personnes LGBT+. Mais dans un autre, elle reste très machiste, en politique et sur les questions sociales notamment. Le fait est que de nombreux Argentins considèrent la question de l’avortement comme un sujet de second plan, dans un contexte politique et économique terriblement complexe et difficile pour les habitants, notamment pour ceux des classes moyennes. Néanmoins, nous ne perdons pas l’espoir d’un combat qui portera ses fruits dans les mois et années à venir. Bientôt, plus une femme ne mourra des suites d’un avortement clandestin, et toutes pourrons choisir avec recul et discernement, en toute sécurité.

 

Les propos de Laura sont emprunts de vérité et de détermination. Ce ne sont pas ceux d’une femme blessée mais plutôt ceux d’une génération pleine d’espoir, sur un continent où les droits des femmes sont encore trop peu développés. Comment ne pas se révolter des inégalités d’un tel système ? A noter que courant octobre, une association d’extrême droite conservatrice a mis en ligne une plateforme de dénonciation des cas d’avortements clandestins.

Une des dernières femmes en date à perdre la vie des suites d’un avortement provoqué est Romina Fernández, 30 ans, dans un hôpital public de Buenos Aires, seulement quelques jours après le rejet de la loi. Elle était mère célibataire et laisse derrière elle quatre jeunes enfants.

La résonnance de la ola verde a dépassé les espérances des militants du mouvement, malgré le rejet de la loi, et ce même au-delà des frontières. En effet, le 17 aout 2018, 12 députés chiliennes ont lancé un projet de loi pour l’avortement légal au Chili, où il n’est que dépénalisé. Il l’est également aujourd’hui en Argentine, mais il n’est pas légal, c’est-à-dire que les femmes qui avortent ne sont pas forcément soumises à une sanction pénale. Cependant, cela reste à l’appréciation du juge.

Force est de constater que même si les mentalités ont quelque peu évolué depuis le début des débats sur l’avortement en Argentine et plus largement en Amérique du Sud, avec notamment de plus en plus de personnages politiques influents ralliés à la cause des foulards verts, comme l’ancienne présidente Kirchner, la légalisation de l’avortement n’est pas actée et ne le sera pas demain. Dans un climat de tensions à la fois politiques, économiques et sociales, l’Argentine montre un souffle de changement et une impressionnante force militante, bien différente de celle des pays de culture occidentale. L’Amérique latine, continent de paradoxes et de révolution permanente. Malgré tout, le slogan ne cesse d’être tagué sur les murs de la capitale « Aborto legal ya ».

* Les réponses sont traduites de l’espagnol.

Joséphine Boone
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