La dictature chilienne : des mémoires clandestines face au règne du silence

Presque 20 ans après la fin de la dictature militaire d’Augusto Pinochet (1973-1990), l’histoire récente du Chili reste un sujet sensible. Entre une réparation par le silence et une réparation par la justice, la voie à suivre pour enfin clore cette période tâchée de sang fait l’objet de lourds conflits mémoriaux.

Le 31 Juillet 2018, la Cour Suprême Chilienne a prononcé plusieurs verdicts en faveur de sept anciens militaires condamnés pour des actes de torture, séquestration et homicides commis durant la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Un communiqué de presse de cette même instance affirme en effet que « Les conventions signées par le Chili en matière de Droits de l’Homme n’empêchent pas de reconnaître aux condamnés leur droit à la réinsertion au moyen de dispositifs tels que la liberté conditionnelle ».

Manifestation contre l’impunité des crimes contre l’humanité, devant la Cour d’Appel de Valparaiso, 17 août 2018

Cette décision a suscité l’indignation d’organisations protectrices des Droits de l’Homme et de familles de disparus et exécutés politiques estimant que les peines encourues n’étaient pas à la hauteur des crimes commis. Le 17 août, devant la Cour d’Appel de Valparaiso, à l’occasion d’une des manifestations menées à travers le pays,  une coordinatrice des Commissions des Droits de l’Homme de la Région de Valparaiso dénonce une « culture du négationnisme » qui s’est installée au Chili. « Il n’y a pas une même justice pour tous. Ici, pour un vol, la peine peut monter à cinq ans de prison. Ces personnes qui ont assassiné, torturé et fait disparaître n’auront qu’à purger une peine de trois ans dans des cellules adaptées, privilégiées ».

Le “Pacte du Silence” et la Théorie des Deux Démons : une réconciliation forcée

Plus largement, la politique mémorielle et judiciaire du Chili après la dictature fait apparaître quelques paradoxes et ambiguïtés. Après la victoire du « Non » lors du référendum de 1988 qui retira au dictateur Augusto Pinochet sa fonction Présidentielle, un accord fut passé entre  les forces armées et les formations démocrates chiliennes afin d’organiser le rétablissement de la démocratie dans la paix sociale et la cohésion de la communauté politique. Ce « Pacte du silence » a ainsi laissé aux portes des tribunaux les crimes contre l’Humanité commis par le régime. De ce fait, même si un nombre précis de victimes fut reconnu dans un rapport commandé par le Président Patricio Aylwin en 1991, rares sont les condamnations qui furent prononcées et appliquées, accablant à chaque procès les défenseurs des Droits de l’Homme. Même l’Eglise Catholique, qui avait pourtant été une porte-parole en la matière dès le milieu des années 1970, renonça à réclamer justice. De lourds conflits mémoriaux persistent alors entre les institutions et la société civile de gauche, menés, pour l’instant, à armes inégales. En conséquence, la mémoire des victimes ne tient qu’à un fil, de plus en plus mince, à la limite de l’oubli.

Le Chili voit régulièrement des manifestations d’organisations protectrices des Droits de l’Homme et luttant contre l’impunité des anciens leaders de la dictature de 1973-1990.

En effet, si les forces de gauche militent pour la reconnaissance des crimes commis par la dictature, d’autres interprétations qui veulent minimiser leur gravité s’imposent comme une « mémoire officielle ». Au sein de la classe politique et parmi les représentants des institutions chiliennes, certaines personnalités s’affichent clairement en désaccord avec les versions les plus dénonciatrices. Mauricio Rojas, homme politique chilien qui affirme pourtant avoir appartenu à un des mouvements ayant lutté contre la dictature, le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria), ont ouvertement critiqué le Musée de la Mémoire et des Droits de l’Homme de Santiago consacré aux crimes du régime militaire. Ouvert en 2010 pour rendre hommage aux victimes de la dictature et à leurs familles, ce musée veut permettre la réflexion et le débat sur la période et dénoncer les violences commises par l’Etat Chilien entre 1973 et 1990. Une série de témoignages et autres documentation historique dévoile et rappelle les faits, pour qu’ils ne se reproduisent plus. Pourtant, le 17 Novembre 2016, invité en tant qu’auteur sur la chaîne télévisée CNN en Español dans l’émission de Camilo Egaña, Mauricio Rojas affirmait que l’objectif du Musée n’était autre que « d’empêcher son public de penser», parlant d’un « coup monté, dont le but, qu’il atteint sans doute, est d’impacter le visiteur, de le laisser stupéfait, incapable de raisonner ». Sa nomination au poste de Ministre de la Culture, des Arts et du Patrimoine le 10 Août a donc fait polémique chez certaines personnalités et formations de gauche qui ont exigé, par la suite, sa démission. D’autres, au contraire, ont voulu relativisé ses propos, tel que Gonzalo Blumel, Ministre Secrétaire Général de la Présidence, affirmant que « les opinions du passé sont du passé ». Pour autant, suscitant la consternation de plusieurs intellectuels, artistes et associations, Mauricio Rojas a finalement quitté son poste 3 jours après sa nomination.

Une Histoire officielle ambiguë, au service du relativisme et proche du déni

Cette forme de déni exprimée par un représentant politique n’est pas marginale. L’Etat lui-même donne une interprétation relativiste voire négationniste de la dictature, notamment à travers l’Education. D’après l’Institut National des Droits de l’Homme, ce vecteur essentiel de la mémoire nationale semble clairement négliger la période. Certes, dans les années 1990, la pression exercée sur l’Etat par la Commission Nationale de la Vérité et de la Réconciliation a permis plusieurs réformes dans le secteur, établissant une part minimum accordée au sujet dans les programmes. Néanmoins, non seulement ce passage historique est enseigné de manière à ne pas heurter la susceptibilité des acteurs de la dictature qui, pour beaucoup, sont toujours en vie, mais il veut aussi et surtout expliquer, voire justifier le Coup d’Etat de 1973 et le régime qui l’a suivi. De plus, si le Conseil National de l’Education définit les programmes scolaires et universitaires, il laisse une marge de manœuvre importante aux établissements et aux enseignants en vertu du principe de Liberté d’Enseignement inscrit dans la Constitution Chilienne. Chaque établissement a ainsi la possibilité de transmettre le contenu qu’il considère comme vrai et pertinent. A cela s’ajoute que le système éducatif chilien est un système semi-privatisé, dont le corps enseignants et le sommet hiérarchique est composé majoritairement par les membres de l’élite chilienne dont la position sur la période dictatoriale reste ambiguë si ce n’est clairement favorable au régime militaire. Ainsi, en grande partie, l’enseignement historique, arme puissante contre la reproduction des atrocités du passé, semble saboté par un système éducatif  trop souple dans sa définition des contenus scolaires. Ce qui n’empêche pas l’exercice d’une pression sur les enseignants progressistes souhaitant faire connaître la période à leurs élèves. Aucune culture des Droits de l’Homme n’est donc transmise à la population chilienne,  pas même dans les formations du corps judiciaire.

Le 30 août, jour de commémoration pour les victimes de la dictature, les associations rendant hommage aux disparus rencontrent des opposants. Ici, une banderole s’impose en dessous de celle réclamant “Justice et Vérité”, affirmant : “Ici, la gauche utilise la mémoire de chiliens torturés pour endoctriner”.

Les verdicts de ce dernier entrent alors en contradiction avec de nombreuses conventions signées par le Chili en matière de droits de l’Homme. Le Statut de Rome de 1998, en particulier, interdit d’amnistier toute personne condamnée pour crime contre l’Humanité, close à l’encontre de laquelle fut prononcé le verdict du 31 Juillet annoncé plus haut. Malgré les condamnations par la Communauté Internationale, la Cour Suprême semble jouer le jeu du déni et de l’oubli. Dans ces conditions, la réparation souhaitée par les victimes de l’ère Pinochet et leurs familles est impossible.

Une mémoire clandestine : la lutte des victimes et leurs familles pour la vérité et la justice

La Agrupacion de familiares de ejecutados politicos (AFED) dénonce cette impunité qui constitue pour elle un manque de respect dramatique non seulement pour les chiliens mais aussi pour les Droits de l’Homme dans le monde entier. En effet, face au déni, une mémoire persiste. « Compañeros de detenidos desaparecidos ! Presente ! » scandent les manifestants sur la Place de la Justice de Valparaiso. « Ahora ! Y siempre ! Ahora ! Y siempre ! ». Cette « mémoire obstinée » pour certains est celle d’un « sous-sol social », celle d’une partie de la société civile, qui a survécu à la violence de la dictature, qui y a perdu des enfants, des parents et des amis. Parce que le jour de commémoration du 30 Août ne suffit plus, à bout de bras, ces voix portent encore le souvenir des disparus, au-dessus du ravin de l’oubli.

Si l’Etat et ses politiques perdent la mémoire, la culture et les arts chiliens se souviennent de tout et portent encore le traumatisme des arrestations, de la déportation et de la torture. Alors que, dans la période 1973-1990, tous pamphlets politiques opposés au régime pouvaient faire motif d’un emprisonnement voire d’une exécution sommaire, la puissance dénonciatrice de la poésie, elle, fut sous-estimée. Ainsi, une génération d’écrivains et de poètes a laissé derrière elle, et devant nous, un ensemble de témoignages, immortalisant la souffrance subie entre les murs des camps de concentration de 1973 à 1990. Oubliée par la culture littéraire officielle, leurs lignes forment une mémoire quasi clandestine.  Karen Devia, poétesse chilienne de 43 ans, n’a vu la dictature que par des yeux d’enfants. Mais elle garde encore  dans sa bibliothèque la mémoire laissée par ses confrères plus âgés, dont celle d’Aristoteles España.

Emprisonné à 17 ans, le poète fait partie des plus jeunes prisonniers politiques du régime de Pinochet. Dans sa cellule, sur l’Île Dawson, Aristoteles écrivit la torture, la solitude, le désespoir. Ces textes seront publiés après la dictature  dans le recueil Dawson. J’y ai  trouvé ces lignes que je n’ose pas traduire, pour ne pas les abîmer :

“Anoche al acostarme 

escuché ladridos

en algun lugar del Campamento

Y NO ERRAN PERROS.”

ESPAÑA Aristoteles. Y No Erran Perros, Dawson.  Editorial Bruguera. 1985


Documentaires :

BARRIL Claudia. MORENO Sebastián. Habeas Corpus. Peliculas Del Pez. 2016

GUZMAN Patricio.(dir.), CHASKEL Pedro. MARKER Chris. La Batalla de Chile. Ed. 4-Disc. 1975. 1976. 1979

Articles :

COMPAGNON Olivier. GAUDICHAUD Franck. Chili : un passé trop vite passé. Revue Hermès. 2008. n° 52. p.83-91

Claire Le Lièvre

En stage dans une radio communautaire au Chili, j'ai rejoint l'équipe du Globeur afin d'acquérir une expérience en journalisme, sous un format moderne et accessible au plus grand nombre !

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