Photo d'Ivan Golounov. Evgeny Feldman‎

L’affaire Golounov : un tournant historique dans la lutte pour la liberté d’expression en Russie ?

Pays autoritaire, la Russie de Vladimir Poutine n’hésite pas à intimider et réprimer la contestation, faisant fi des libertés individuelles. Dernier exemple marquant en date : l’arrestation du journaliste d’investigation réputé Ivan Golounov, en juin dernier. Un événement, couplé au mécontentement économique, qui a entraîné d’importantes manifestations dans les grandes villes du pays.

L’arrestation d’Ivan Golounov pour « trafic de drogues » aurait pu s’inscrire dans la malheureuse lignée des célèbres opposants arrêtés par le régime de Vladimir Poutine. Mais cette fois-ci, l’excuse était trop grosse pour passer. Retour sur une histoire qui a provoqué une vague de mécontentement civil sans précédent et a mis en lumière les principaux problèmes sociaux du pays des tsars.

Qui est Ivan Golounov ?

 

Ivan Golounov. Photo prise par Taya Bekbulatova
Ivan Golounov. Photo prise par Taya Bekbulatova

Journaliste d’investigation, Ivan Golounov a révélé de nombreuses affaires de corruption dans de grands médias russes comme Vedomosti, RBK et Meduza. Ses dossiers étaient appréciés des lecteurs et des journalistes indépendants.

Reconnu pour la qualité de ses articles, il fournit de nombreuses preuves du fonctionnement mafieux d’institutions d’État, comme la redistribution criminelle de la propriété de l’Eglise orthodoxe russe et le détournement de fonds liés aux marchés publics effectués par la mairie de Moscou.

 

Pourquoi Ivan Golounov a-t-il été arrêté ? 

Le 6 juin 2019, à 14h40, le journaliste est arrêté par des agents de police, dans le centre-ville de Moscou. Il avait rendez-vous avec un informateur dans le cadre d’une nouvelle investigation. Les policiers ont affirmé ultérieurement qu’ils avaient trouvé des substances narcotiques (alpha-PVP et cocaïne) dans le sac à dos de Golounov lors de son arrestation.

Le suspect était alors menacé d’une peine d’emprisonnement de dix à vingt ans. Le reporter était convaincu que les drogues avaient été dissimulées par les forces de l’ordre. Et ce, dans le but de l’inculper. La dissimulation forcée de drogues par les représentants de la police est une pratique répandue en Russie, utilisée pour justifier les arrestations d’opposants politiques.

Immédiatement après l’avoir menotté, les policiers ont perquisitionné l’appartement d’Ivan Golounov. Le journaliste a dû rester dans une voiture de police avant de pouvoir entrer dans son domicile avec les agents. Il y a passé une demi-heure. Il a également été obligé de leur donner les clés de son habitat. Dimitry Julay, l’un des avocats de M. Golounov, suppose donc que les représentants de la police auraient pu, dans ce laps de temps, y placer de fausses preuves.

Le journaliste a ensuite été accompagné dans son appartement pour assister à la perquisition. Il a pu y observer un agent trouver des sachets de substances narcotiques et des balances. Les policiers présents au domicile d’Ivan Golounov ont noté dans leurs déclarations le comportement nerveux du suspect. Ils l’ont justifié par l’emprise de drogues. Lors des premières analyses, les médecins légistes ont démenti la présence de drogues dans l’organisme du journaliste.

L’article 48 de la Constitution de la fédération de Russie dispose: « Toute personne appréhendée, gardée à vue ou inculpée a le droit de faire appel à un avocat (un défenseur) dès le moment où elle est arrêtée, placée en garde à vue ou inculpée ». L’arrestation du journaliste a été officialisée le 7 juin à 3h42, soit treize heures après l’instant où elle a réellement eu lieu.

Ivan Golounov a avoué dans plusieurs interviews avoir été torturé par les agents de police pendant ce temps-là sans pouvoir contacter son avocat, ni ses proches. Les médecins ont confirmé les propos du journaliste. Ils ont constaté plusieurs éraflures et hématomes sur son corps.

En outre, les agents du poste de la rue Lunacharsky ont refusé de prendre les empreintes digitales et de faire des prélèvements sous les ongles du suspect. Ces analyses auraient permis de confirmer le fait qu’il aurait pris ou caché des substances narcotiques. Autrement dit, le journaliste d’investigation se trouvait seul pendant une demi-journée devant le système de l’État opprimant ses droits fondamentaux et ne lui permettant pas de se défendre.

Une manifestation en soutien d'Ivan Golounov à Saint-Pétersbourg (Photo de Leonid Ryzhik)
Une manifestation en soutien d’Ivan Golounov à Saint-Pétersbourg (Photo de Leonid Ryzhik)

Que s’est-il passé après l’arrestation d’Ivan Golounov ?

Le 7 juin, à 11h28, le site du Commissariat central de la police de Moscou dévoile neuf photos du supposé laboratoire clandestin de M. Golounov. Ses proches déclarent dès lors sur les réseaux sociaux que les photos n’ont pas été prises dans l’appartement du journaliste. À 12h57, les représentants de forces de l’ordre confirment qu’il s’agissait bien du domicile du suspect.

Pourtant, à 16h18, la police moscovite change radicalement sa position. Elle annonce qu’une seule des photos publiées a été prise dans l’appartement du journaliste. Les huit autres ont été faites dans le cadre d’opérations contre les distributeurs de stupéfiants dans la région de Moscou. À 17h30, l’attaché de presse de la police annonce l’ouverture d’une enquête interne sur la fourniture d’informations inexactes.

Le même jour, l’équipe éditoriale de « Meduza », le média où le reporter a publié ses investigations, affirme qu’Ivan Golounov a été piégé et appelle à sa libération immédiate. Convaincus qu’il a été arrêté pour des raisons politiques, ses collègues écrivent: « Nous savons qu’au cours des derniers mois il a reçu des menaces, nous savons pourquoi il a été menacé et nous avons une idée de qui se cache derrière ces menaces ».

Le lendemain, le 8 juin, un tribunal de district place M. Golounov sous résidence surveillée en dépit de toutes les infractions commises lors de la mise en place de l’affaire. Ses avocats n’ont accès au dossier complet qu’une demi-heure avant l’audience. Ils n’ont donc pas eu le temps de l’examiner en profondeur. Qui plus est, le dossier ne comprenait aucune preuve de la vente de drogues par le journaliste d’investigation. Il contenait seulement la description de son arrestation et de la perquisition de son appartement.

Le jour de l’audience, le tribunal était encerclé par de nombreux citoyens, dont plusieurs chefs des plus grands médias russes, criant « Liberté ! ». Plus de deux-cent personnes ont déclaré qu’ils garantissaient l’honnêteté d’Ivan Golounov et considéraient son arrestation comme une oppression de la liberté d’expression.

Après les premières manifestations de ses proches et de ses collègues, le mouvement de soutien au journaliste a pris une ampleur nationale. Sur les réseaux sociaux, des citoyens et personnalités ont partagé des posts avec la phrase « Je suis, nous sommes Ivan Golounov » (« Я, мы Иван Голунов » en russe). Il s’agissait non seulement d’opposants politiques mais aussi de certains partisans du régime de Vladimir Poutine.

La communauté journalistique russe a fait preuve d’une solidarité historique. Le 10 juin, les quotidiens « Kommersant », « Vedomosti » et « RBK », partagent leur Une avec le slogan « Je suis, nous sommes Ivan Golounov » pour contester le déroulement injuste du procès contre le journaliste d’investigation.

Le 11 juin, le ministre de l’Intérieur, Vladimir Kolokoltsev, annonce la fin des poursuites contre M.Golounov, sous une pression inédite de la société civile. Les analyses ADN n’ont pas détecté les empreintes du journaliste sur les balances et les sachets de substances narcotiques. Les caméras de télévision ont diffusé la sortie de M. Golounov du commissariat de la police, après que les agents lui aient retiré son bracelet électronique. Sous les cris de la foule scandant son nom, le journaliste a remercié en larmes les journalistes et citoyens. Immédiatement après la libération du reporter, le site de Meduza a déclaré : « Le pouvoir a entendu la société ». Ce message témoigne de l’importance de ce recul rarissime.

Pourquoi cette histoire a-t-elle bouleversé la société civile russe ?

L’affaire Golounov a suscité une vague de grande solidarité civile, inédite dans la société russe. Les citoyens ont peur de manifester contre les pouvoirs en raison des méthodes de répressions contre les opposants politiques.

En effet, les problèmes tels que la corruption, l’impunité des forces de l’ordre, la restriction de la liberté d’expression deviennent de plus en plus visibles et néfastes pour la situation sociopolitique en Russie. Cette situation explique l’accumulation des soutiens à Ivan Golounov. De nombreux médias d’État, voire certains hauts responsables politiques l’ont également défendu. Un héros de l’antiutopie luttant contre le système corrompu et autoritaire de l’État n’a donc pas laissé indifférent certains de ses adversaires.

Pourtant, des experts politiques affirment que la libération du journaliste reste une exception, considérant l’affaire comme une malversation trop évidente de la police moscovite. Les hautes institutions de l’État n’ont pas pu fermer les yeux sur l’affaire et sur l’indignation provoquée dans la société.

Selon le ministère de l’Intérieur, les agents qui ont effectué l’arrestation et la perquisition dans l’appartement de M. Golounov ont été suspendus. Le chef du département des stupéfiants du ministère de l’intérieur à Moscou et le représentant de la branche du ministère dans le district où l’affaire a été ouverte ont également été limogés.

Toutefois, la libération d’Ivan Golounov n’a pas permis de résoudre tous les problèmes liés à la liberté d’expression en Russie. Au lendemain de l’annonce de la fin de poursuites, le 12 juin, ses collègues ont organisé une manifestation. Cette marche dans le centre-ville de Moscou, a rassemblé entre 1200 et 2500 personnes, soit la plus grande manifestation non-autorisée par les autorités municipales en 2019.

« Annuler un événement auquel 20 000 personnes ont accepté de venir sur Facebook, c’est étrange et dangereux », estime Ilya Azar, organisateur de la marche. Bien que la demande de libération d’Ivan Golounov, n’était plus d’actualité, des centaines de citoyens ont profité de cette occasion. Ils sont venus exprimer leur mécontentement face à la situation socio-politique du pays.

Comme dans la plupart des manifestations non-autorisées, les forces de l’ordre ont tenté de mettre fin à l’événement en arrêtant ainsi entre 200 et 420 manifestants .

Même si M. Golounov a pu continuer son travail d’investigation, la corruption des élites, impliquées dans de nombreuses malversations dans différents secteurs, reste très ancrée dans l’économie russe.

Après cette affaire, la Russie d’aujourd’hui reste un pays sous la dictature. Au moins six journalistes libéraux russes sont à ce jour emprisonnés. Comme Ivan Golounov, ils font face à des accusations infondées et à des opérations orchestrées par la police. Dans la même veine, le contrôle de médias d’opposition se durcit. L’État russe s’immisce toujours plus dans la vie privée de citoyens et restreint la liberté d’expression.

L’affaire Golounov, constitue t-elle un tournant historique ? L’indignation inédite de la population du plus grand pays du monde obligerait-elle les pouvoirs à respecter les droits fondamentaux ?

Artem Arutiunian
Artem Arutiunian

Étudiant en Licence Information-Communication à l'université Lyon 2, rédacteur à Le Globeur / WorldZine / Le Lumière

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