Religion et révolution au Liban : mariage impossible ?

La révolution libanaise, qui a éclaté le 17 octobre dernier, est devenue le mouvement populaire le plus important depuis la fin de la guerre civile. Au delà de la crise économique, la contestation tente de redéfinir la place fondamentale qu’occupe la religion dans la société libanaise.

Depuis le 17 octobre, le peuple libanais est dans la rue. Le gouvernement, alors dirigé par le Premier Ministre Saad Hariri, annonçait la mise en place d’une taxe de 6$ par mois sur la messagerie WhatsApp. Pour les libanais, c’est la taxe de trop : le soir-même, ils se réunissent spontanément dans les rues, bloquent les routes et s’organisent. Malgré le retrait de la taxe dans la foulée, le mouvement est lancé : pendant le week-end des 19 et 20 octobre, environ 2 millions de libanais descendent dans la rue selon l’agence Reuters (pour une population totale d’environ 6 millions). Cette taxe a cristallisé la colère d’un peuple contre sa classe politique jugée quasi-unanimement comme incompétente et corrompue. Mais la révolution est loin d’avoir pour unique cause une fiscalité peu avantageuse. Dans ce pays multi-communautaire, qui reconnaît 18 religions différentes, la religion ne pouvait rester écartée du débat national.

La difficile cohabitation de 18 communautés religieuses au Liban

La mosquée Al-Amin et la cathédrale maronite Saint-Georges, dans le Centre-Ville de Beyrouth.

La religion est fortement présente dans la société libanaise. Une multitude de communautés chrétiennes (Maronites, Grecs orthodoxes, Grecs catholiques, Arméniens…), sunnites et chiites (y compris Druzes, Alaouites, Ismaéliens..) vivent sur ce petit territoire de 10 452 km2 – soit 2000 de moins que la région Ile-de-France. Beyrouth en est la vitrine : mosquées et églises s’y entremêlent (presque) dans chaque rue; le son des cloches se confondant avec celui de l’adhan, l’appel à la prière.

On retrouve à Beyrouth quasiment toutes les communautés ; car les religions ne sont pas seulement des religions, au Liban : elles font communautés. Plus qu’une simple croyance en un système de représentations, la religion indique à la fois la région d’origine et le statut social. Les chrétiens, autrefois communauté la plus importante et la plus privilégiée historiquement, sont progressivement supplantés en nombre par les musulmans, notamment chiites du Sud-Liban et de la plaine de la Béqaa. La communauté musulmane est également renforcée par l’arrivée massive de réfugiés palestiniens et syriens.

Le religieux et le politique : la naissance du confessionnalisme

La religion est devenue un point clé des revendications en raison de sa place dans le système politique. En effet, afin de permettre une représentation équitable de chaque communauté, la Constitution de 1926 a mis en place le confessionnalisme politique au Liban. Les postes politiques sont ainsi répartis proportionnellement au poids des communautés dans la société (selon la démographie de 1926) : le président doit être chrétien maronite, le Premier Ministre musulman sunnite et le chef du Parlement musulman chiite.

Le système confessionnel est particulièrement conspué par les manifestants pour deux raisons principales. D’abord, car il n’est  plus représentatif de la démographie actuelle du Liban. La Constitution de 1926 a été établie par les Français, alors autorité mandataire au Liban, et cette Constitution a été créée pour servir les intérêts stratégiques des Français dans la région. Elle a donné à la communauté chrétienne, alliée depuis plusieurs siècles, les postes clés de l’administration et de l’armée, se garantissant ainsi un accès privilégié dans les affaires intérieures du pays.

En 1926, les chrétiens représentaient certes la communauté majoritaire au Liban ; or, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les musulmans, et notamment les chiites, sont aujourd’hui majoritaires au Liban ; selon la logique appliquée en 1926, ceux-ci devraient avoir les postes-clés dans l’administration. Cela n’est pas sans créer des tensions, entre des chiites qui souhaiteraient obtenir davantage de reconnaissance politique et des chrétiens qui continuent de s’accrocher à ces postes pour éviter de tomber dans la marginalisation.

« Les sièges parlementaires seront répartis […] à égalité entre chrétiens et musulmans »Constitution libanaise de 1926, article 24.

Le second problème du système confessionnel, décrié depuis plusieurs années et au cœur de la thaoura (“révolution”, en arabe) de 2019, est le clientélisme qu’il favorise. En effet, les responsables politiques des partis confessionnels, affiliés à une religion (et donc, à une communauté), ont recours à la redistribution clientéliste pour se maintenir au pouvoir. Chacun cherche à favoriser sa communauté, notamment via le détournement de fonds publics, afin de gagner son vote à la prochaine élection. La plupart des responsables actuels sont présents sur la scène politique libanaise depuis plusieurs dizaines d’années, voire depuis la guerre civile (1975 – 1990) ; le président chrétien Michel Aoun et le chef du Parlement chiite Nabih Berri sont d’anciens chefs de milice entrés en politique pendant la guerre, l’ex-ministre des Affaires Étrangères Gebran Bassil n’est autre que le gendre d’Aoun, tandis que l’ex Premier Ministre Saad Hariri est le fils de Rafiq Hariri, Premier Ministre assassiné en 2005…

Le clientélisme provoque d’une part le non-renouvellement des élites politiques, qui cherchent à se maintenir à tout prix au pouvoir, mais également l’immobilisme. Les réformes sont difficiles à passer, car souvent, l’intérêt communautaire passe avant celles-ci ; et une réforme qui serait considérée désavantageuse pour une communauté serait d’office bloquée par le représentant politique de celle-ci.

Une identité libanaise difficile à construire

“Jésus est mon camarade”, tag de manifestants à Beyrouth.

Plus encore, le confessionnalisme politique empêche la formation d’une véritable identité libanaise. Tout, au Liban, est organisé autour de la communauté religieuse ; le système politique n’en est qu’une traduction. Alors que l’État libanais est devenu indépendant en 1943, les communautés religieuses sont pluri-séculaires. Les Libanais se sentent au moins autant, si ce n’est plus, « chrétien » ou « chiite » que « libanais ». Un dédoublement identitaire dont se jouent les politiciens. Cela, couplé à un présence étatique très réduite (manque d’institutions publiques, pas de protection sociale…), pèse lourdement sur l’identité libanaise, qui peine encore aujourd’hui à se définir.

C’est en cela que le mouvement de 2019 est unique : au lieu des traditionnels drapeaux identitaires (le drapeau du Mouvement Amal ou du Hezbollah pour les chiites, des Kataeb ou Phalanges chrétiennes pour les chrétiens), seul le drapeau libanais flotte au vent pendant les manifestations. Les libanais l’expriment aujourd’hui fièrement : ils ne veulent plus de cette division communautaire qui a tant nui au pays, d’un point de vue politique et identitaire. Les manifestants souhaitent qu’aujourd’hui émerge une véritable identité libanaise, non-affiliée religieusement, qui représenteraient les citoyens toute religion confondue. Pour cela, ils réclament le départ de toute la classe politique traditionnelle au profit d’un nouveau gouvernement composé de « technocrates », d’experts non-affiliés, qui pourraient sauver le pays des multiples crises (sociales, économiques) qui le rongent.

L’impossible mise à l’écart du religieux ?

La situation n’est toutefois pas aussi simple. Si les manifestants revendiquent la fin du système confessionnel, ou du moins une certaine mise à l’écart du religieux dans les affaires politiques, la formation d’un nouveau gouvernement technocratique apparaît complexe. Le Premier Ministre Saad Hariri, qui a démissionné suite au mouvement populaire le 29 octobre dernier, était favorable à celui-ci, mais s’est opposé à l’axe chrétien-chiite. Le président Aoun et les partis chiites Hezbollah et Amal s’opposent en effet à la mise en place d’un gouvernement non-affilié qui les écarterait effectivement du pouvoir.

De plus, une partie de la population s’y oppose également, et notamment les populations chiites. Cela s’explique surtout par leur histoire récente : communauté la plus marginalisée et paupérisée historiquement, ils ont été tardivement représentés en politique avec la formation en 1974 du«Mouvement des Déshérités » par Moussa al-Sadr. C’est surtout avec la création du fameux Hezbollah, héritier de ce mouvement et à la fois parti politique et milice armée, que les chiites ont gagné en puissance au Liban. De fait, les chiites n’acceptent guère la formation d’un gouvernement technocratique où ils ne seraient plus représentés, après avoir été marginalisés et non-représentés pendant plusieurs années. Plusieurs altercations ont notamment eu lieu à Beyrouth entre les manifestants et des soutiens du mouvement Amal.

La religion est donc plus que jamais au cœur des revendications populaires au Liban. Le système confessionnel, principale institution fondée sur les communautés religieuses, est à la fois décrié et adoré. Il a permis pendant près d’un siècle le fonctionnement d’un État et d’une société multi-culturelle, mais montre aujourd’hui des signes de faiblesse. Il a surtout participé à associer politique et religieux, puisque chaque religion constitue une communauté elle-même représentée par un parti politique et des politiciens. Critiquer un politicien ou un parti, cela revient presque à critiquer toute la communauté. La sortie de crise semble aujourd’hui compliquée. Après plusieurs semaines de négociations parlementaires reportées ou sans issues, le Premier Ministre Hassan Diab a finalement été élu le 19 décembre 2019. Soutenu par le Hezbollah chiite et le Courant patriote libre (chrétien, parti du président Aoun), sa nomination a été désapprouvée par les manifestants. Le gouvernement technocratique tant espéré reste encore loin.

Solène Leclerc
Solène Leclerc

Je m'appelle Solène, je suis actuellement en mobilité pour un an à Beyrouth, au Liban. Je suis passionnée par les relations internationales et les enjeux d'interculturalité. Je souhaiterai au Globeur faire découvrir le Liban, qui est encore l'objet de beaucoup de fantasmes en Europe.

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