La digue Atatürk face à la vague Recep Tayyip Erdoğan : un jeu politique sous contraintes

Les gesticules martiales et réformes musclées de Recep Tayyip Erdoğan font de cet homme politique la figure autoritaire et controversée du pays. L’actuel Président turc se distingue avec force de ses prédécesseurs, de Abdullah Gül à Ismet Inönü. Pourtant, c’est avec le premier d’entre eux qu’Erdoğan tente le plus de se démarquer : Mustafa Kemal Atatürk. Ce père fondateur de la jeune République a su marquer les esprits de son peuple à bien des égards. En essayant d’asseoir sa propre singularité, voire sacralité, le Président actuel se heurte à l’héritage intouchable de plus grand que lui.

Pour en parler, nous avons échangé avec Ariane Bonzon, une journaliste travaillant depuis plus de 20 ans sur la Turquie où elle a été correspondante d’Arte et Slate.fr. Son dernier livre “Turquie, l’heure de vérité” (‘Empreinte, 2019) résume des années d’expériences au cœur de l’histoire politique du pays. Avant tout, un bref résumé du parcours de Mustafa Kemal Atatürk se pose pour mieux cerner les dimensions et le poids de cet héritage.

L’ÉTERNEL PÈRE DES TURCS : UN PERSONNAGE NATIONAL DÉIFIÉ

Mortifié et maté à la sortie de la Première guerre mondiale, l’empire Ottoman est un des grands perdants de la Grande Guerre. Affublé de dettes, démembré par le traité de Sèvres (1920), humilié par le traité de Lausanne (1923), l’empire est tant réduit que résigné.

Pourtant, un homme providentiel va changer le destin du pays : Mustafa Kemal Atatürk. Déjà connu comme héros de la bataille des Dardanelles, il change le destin de son pays, comme le sien, en menant une grande révolte contre les alliés et le gouvernement impérial. Un deuxième pouvoir politique est créé à Ankara et une guerre d’indépendance est déclenchée. Armées italiennes, arméniennes et grecs sont repoussées. En 1921, la Grande Assemblée nationale de Turquie lui donne le titre de maréchal et celui de Gazi « Le victorieux ». La nouvelle République de Turquie est fondée le 29 octobre 1923.

“Son intelligence comme sa rigueur m’ont impressionné. Le militaire est donc devenu un homme d’Etat dans le sens le plus fort du terme. L’œuvre qu’il accomplit est d’une originalité saisissante.” – Edouard Herriot (homme politique français et académicien)

Mais Atatürk veut sa République « moderne ». Sa volonté imperturbable de rompre avec le passé ottoman le pousse à une soif sans fin d’occidentalisation et de réformes sans demi mesures : abolition du sultanat et du califat, création de la laïcité, droit de vote aux femmes, transition vers l’alphabet latin, etc. Il tourne le jeune pays vers la vielle Europe.

Rétablissant l’image internationale et la dignité nationale de la toute jeune République, il s’imposera comme Président durant 15 longues années de l’entre deux-guerres. La construction du nationalisme turc est sans faille et Atatürk multiplie des discours enflammés de fierté : « Les Turcs ont montré que ceux qui s’attaqueront désormais à la république, qui empêcheront les efforts de la nation vers le progrès ou saboterons le développement de la patrie n’échapperont pas à leur châtiment ». En 1934, l’Assemblée lui confère le nom d’ « Atatürk » du turc Ata « ancêtre », consacrant la figure éternelle du Père de l’inébranlable nouvelle Patrie. Mort en 1938 à l’âge de 57 ans, il demeure pourtant encore aujourd’hui, quatre-vingt années plus tard, la figure historique immuable et déifié du peuple turc.

L’INTERVIEW : L’ANALYSE D’ARIANE BONZON 

Encore aujourd’hui, on voit énormément d’hommages sur Atatürk où des drapeaux, des portraits, des expositions, des citations et des photographies décorent les quatres coins du pays. Comment ne pas évoquer l’effervescence que suscite encore chaque année l’anniversaire de sa mort ? J’aimerais savoir comment vous analysez cette adoration impérissable.

Il y a un culte d’Atatürk, quasi religieux. Son discours de 1927, NUTUK, est presque un texte sacré, et son mausolée ressemble à un temple. Et dans la loi, l’article 301 peut s’appliquer au cas de « blasphème » vis-à-vis d’Atatürk.

Ce mythe et ce culte demeurent très forts. Ils ont repris de la force ces dernières années comme discours anti-Erdoğan. Mais déjà en 2007 dans les grandes manifestations de l’opposition, les gens brandissaient des portraits d’Atatürk pour protester contre l’élection d’un président de la république, Abdullah Gül, dont la femme était voilée. Cela dit, on a l’impression que même si Erdoğan veut se placer comme l’égal voire le supérieur d’Atatürk, il n’ose pas attaquer frontalement cette figure.

En quoi, selon vous, les années Erdoğan divergent de « l’héritage Atatürk » ?

Atatürk a essayé d’épurer l’islam. Il était positiviste et libre-penseur mais sans pour autant rejeter totalement l’islam. Erdoğan lui cherche à donner plus visibilité à l’Islam et à sa pratique. Il se montre en musulman pieux, qui fait ses prières et sait très bien psalmodier le Coran en arabe tout en citant des versets en turc. 

Mais la vraie grande différence entre les deux hommes c’est le rapport à l’Europe. Dans le mausolée d’Atatürk, celui-ci est représenté montrant la direction de l’Europe à laquelle – on est dans les années 20 –  il a emprunté beaucoup dans le domaine législatif et l’idée de nation. Erdoğan adopte, lui, un discours anti-européen et anti-occidental de plus en plus net ces dernières années, et surtout néo-ottoman, tandis qu’Atatürk voulait tourner la page de l’empire ottoman jugé décadent.

En revanche, ce que je trouve intéressant, c’est qu’Erdoğan tente de développer un culte de lui-même (un peu comme celui d’Atatürk) alors même que l’Islam interdit l’iconographie. D’ailleurs, certains fondamentalistes ont détruit des statues d’Atatürk. Ce culte de la personnalité peut déplaire à une partie de la population religieuse turque. Tout un secteur du monde islamique se détache aujourd’hui d’Erdoğan pour cette raison, entre autres.

Pensez vous que, d’une certaine façon, Erdoğan a intérêt à préserver cet héritage à des fins politiques ? 

Dans l’héritage qu’a laissé Atatürk, il y a certains points qui conviennent plutôt bien à Erdoğan. Ainsi le Président turc a plus ou moins repris à son compte plusieurs des « six flèches du kémalisme » (républicanisme, populisme, laïcisme, révolutionnarisme, nationalisme et l’étatisme).

-L’étatisme : l’Etat passe avant l’individu, pour Erdoğan aussi.

-Le nationalisme : c’est aussi l’anti-kurdisme, renforcé depuis l’alliance Erdoğan avec les ultra-nationalistes.

-Le révolutionnarisme : Erdoğan n’est pas loin de se présenter comme révolutionnaire, même s’il est d’abord un réactionnaire de droite.

-Le républicanisme, en revanche, ne colle pas avec son islamo-nationalisme et la monocratie qu’il a instaurée.

-Le laïcisme : c’est le plus intéressant peut-être.  La Turquie, c’est un peu la laïcité concordataire d’Alsace et de Lorraine : un contrôle de l’Eglise par l’Etat et non pas une séparation entre Eglise et Etat comme c’est le cas actuellement en France. En Turquie, donc, on ne sépare pas l’Islam de l’Etat mais l’Etat contrôle la Mosquée. Atatürk a fondé ce département des affaires religieuses qui est aujourd’hui sous l’autorité directe du Président de la République. Ce qui convient très bien à Erdogan lequel peut ainsi procéder au façonnage d’une « religion d’Etat ». L’islam sunnite est régi par le département des Affaires religieuses, les imams étant des fonctionnaires.

Comment peut-on aujourd’hui être admirateur d’Erdoğan, partisan d’un retour à la religion dans la société, tout en étant un admirateur d’Atatürk, partisan d’une occidentalisation ?

En plus de reprendre certains des principes posés par Atatürk (les six flèches), Erdoğan construit un narratif historique comme l’a fait Atatürk avant lui. Mais là où cela diverge c’est quand on compare leurs idéologies. Atatürk défendait un nationalisme basé sur la langue, sur la pureté du turc et même sur la race ayant été influencé par le déterminisme racial de Gobineau. Erdoğan défend un nationalisme plutôt basé sur la religion voire le califat abrogé par les kémalistes justement.  Tant qu’Erdoğan fera passer la nation turque avant l’Oumma (la communauté des croyants), il devrait être soutenu et éventuellement par des nationalistes non islamistes. S’il devait franchir cette ligne rouge, cela pourrait lui faire perdre le soutien de certaines franges de la société turque.

C’est en ce sens qu’un élan envers Atatürk et Erdoğan peut être conciliable.

Pensez vous qu’Erdoğan, déjà surnommé le « Frère des Turcs »  arrivera avec le temps à se créer une image à la hauteur du « Père des Turcs » ? 

Je me méfie de ce parallèle. Erdoğan recherche à prendre cette posture en adoptant des discours tels que « La Turquie est entourée d’ennemis » ou « On vit notre seconde guerre d’indépendance ». Mais d’abord il n’est pas un général justement et n’a pas fait la guerre.   Sans parler des nombreuses affaires de corruption dans lequel Erdoğan est impliqué et qui ternissent son image.

Ce qui sera décisif c’est la manière dont son mandat va s’achever. Va-t-il quitter le pouvoir en mourant à la tâche ou en perdant des élections ?  Va-t-il comparaître en justice pour corruption ou bien encore abus de pouvoirs et violation de la Constitution ? Tout cela influencera sa postérité, c’est-à-dire le parallèle – ou pas – avec Atatürk.

Turquie, l’heure de vérité, Ariane Bonzon (Empreinte, 2019)
Anastasia Polak

Après avoir habité Dakar, Toulon, Aix-En-Provence, Papeete et Lille me voilà en Turquie dans la belle ville d'Istanbul le temps d'une année. Étudiante en sciences politiques, je fais partis de l'équipe du Globeur le temps de cet erasmus et tente de développer son pôle "audiovisuel".

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