Marielle Franco, faisant un discours dans la rue, endroit privilégié pour sensibiliser. Photo : Human Right Watch

Marielle Franco : une année et demi après son assassinat, une mémoire encore vive

Le 14 mars 2018, dans le centre de Rio de Janeiro, la député d’État Marielle Franco et son chauffeur Anderson Pedro M. Gomes son assassinés. Marielle Franco, femme politique brésilienne était une femme noire, homosexuelle et issue d’une favéla. C’est à l’issue d’un parcours tumultueux qu’elle réussit à faire porter sa voix et celle des favélas au sein d’une institution publique. Retour sur une affaire qui suscite toujours émoi et revendications au sein de la société brésilienne.

Marielle Franco, un profil hors-normes

C’est dans la favéla de Maré, au nord de Rio, près de la Baie de Guanabara que naît le 27 juillet 1979, Marielle Franco. « L’enfant des favélas », comme elle le revendiquait, a dédié sa vie à la lutte pour les droits humains. Elle-même se proclamait défenseuse des habitants des bidonvilles.

Titulaire d’une bourse d’étude issue du « Programme Université pour tous » initié par le Président Lula, Marielle Franco réussit à intégrer l’école de sciences sociales de l’Université catholique de Rio, dont elle sort diplômée en 2002. C’est le lieu de naissance de son engagement, au contact des mouvements étudiants militants.

Elle poursuit ses études tout en éduquant seule sa jeune fille qui est née lorsqu’elle avait 18 ans. Son choix de mémoire est déjà représentatif de son engagement : les effets de la politique de sécurité publique. Elle s’appuie notamment sur l’action des Unités de Police Pacificatrice (UPP). Ces unités avaient pour rôle de démanteler les réseaux de trafics dans les favélas et d’assurer la sécurité durant les Jeux Olympiques de 2014. Néanmoins, ces opérations, qui se voulaient pacifiques, débouchèrent sur des affrontements. Les chocs entre gangs et polices provoqueront la mort de nombreuses personnes.

Un parcours atypique : de la favéla à la mairie de Rio de Janeiro

La carrière politique de Marielle Franco commence en 2006. Elle devient à cette date assistante parlementaire à l’Assemblée législative de l’État de Rio, auprès de Marcelo Freixo. Ce dernier est membre du Parti socialisme et liberté (PSOL), une branche dissidente du Parti des Travailleurs de Lula. Marielle Franco le seconde alors au sein la Commission de défense des droits humains et de la citoyenneté. Elle y témoigne de la militarisation croissante des unités de police et des abus dont sont victimes les habitants.

D’après Leonardo, étudiant du CPDOC (Centro de Pesquisa e Documentação de História Contemporânea do Brasil) de la Fondation Getulio Vargas, la présence de Marielle Franco signifie l’accession de la parole issue des favélas à une tribune politique. Elle permet l’exposition d’une réalité violente au sein des hautes institutions, dont une part de la population est exclue.

Marielle Franco est élue conseillère municipale de Rio de Janeiro en 2016, en obtenant au 5ème rang, le plus de votes. Le résultat est historique. C’est une opportunité d’émancipation pour elle, et une possibilité de libérer son discours pour les luttes précédemment énoncées auxquelles s’ajoutent la défense du droit des femmes et des minorités sexuelles. Marielle Franco est l’exemple que l’on peut donner aux luttes de nature intersectionnelle, exposées dans l’ouvrage de Angela Davis, Femmes, race et classes. Cette lutte concerne plusieurs formes de dominations auxquelles est sujette une personne, Marielle Franco subissait le triple-fardeau (Westwood, 1984 dans l’ouvrage de Grada Kilomb, Memórias da plantação) d’être de couleur noire qui avait l’expérience du racisme, d’une femme qui avait l’expérience du sexisme et d’une bisexuelle qui avait l’expérience de lesbophobie. Sa personne fait l’écho d’un Brésil en changement, qui lutte pour les droits raciaux et féministes.

L’assassinat de Marielle, événement qui met en lumière une démocratie fragile

Selon Armelle Enders, historienne au CNRS, le contexte de cet assassinat est une clé déterminante de sa compréhension. En effet, le Président Temer, qui succède à Dilma Roussef, après sa destitution en 2016, décide de confier la sécurité à l’armée fédérale. Pourtant, constitutionnellement, la sécurité appartient au gouverneur de l’État de Rio de Janeiro. Dès lors, le niveau de violence envers les populations ne cessera d’augmenter. Une escalade exacerbée par la faillite des institutions qui est une aubaine pour l’économie illégale et criminelle.

La police brésilienne n’est pas seule à œuvrer pour le maintien de l’ordre. Elle se partage la tâche avec deux institutions informelles. D’abord, des réseaux mafieux, les « commandaux », au nombre de trois à Rio (Comando Vermelho, Amigo dos Amigos, Terceiro Comando). S’ajoutent à cette mafia, des milices, composées d’anciens policiers qui exploitent l’économie d’un territoire. Pour eux, Marielle Franco était une menace à leur pouvoir. En effet, elle était la seule élue à mettre en lumière la réalité des rapports de force au sein des favélas. Par son action, elle promouvait les logiques d’empowerment. Selon Anne Vigna, journaliste française, elle offrait un « horizon d’auto-organisation et d’autoreprésentation » aux habitants des favélas.

Selon le député Jean Wyllis (PSOL), « Marielle n’a pas été tuée par hasard. Les positions qu’elles prenaient ont à voir avec son exécution ». En effet, les milices para-militaires sont directement visées. Le 12 mars 2019, les autorités ont arrêté deux ex-policiers, Ronie Lessa et Elcio Vieira de Queiroz. Récemment, TV Globo a révélé que le Président actuel du Brésil pourrait avoir un lien avec cette affaire. Ces nouveaux éléments d’enquête, qui restent à confirmer, font penser que cet assassinat est bien politique. A ce jour, l’espoir des partisans de Marielle réside dans la justice qui peine à se défaire des incohérences qui planent autour de cette affaire. A suivre de près donc.

#MarielleVive, #MariellePresente, #QuemmandoumatarMarielle?

Ces hashtags, littéralement #Mariellevit, #Marielleestprésente et #AvezvoustuéMarielle, reflètent l’idée que la mémoire et le combat de Marielle ne tomberont pas dans l’oubli. Cette figure incarne désormais plusieurs combats. Marielle Franco est aujourd’hui devenue une icône. On la retrouve dans l’hymne de l’école de samba Mangueira. Gagnante du Carnaval 2019, on y entend : « Brésil, il est venu le temps, d’écouter les Marias, les Mahins, les Marielles, les Malês ». Marielle y est érigée en emblème des luttes raciales et féministes, aux côtés d’autres figures résistantes comme Luiza Mahin, esclave affranchie.

Manifestation dans le centre de Rio de Janeiro le 5 novembre 2019. Les manifestants, principalement partis et syndicats de gauche s’étaient réunis pour demander justice. Photo : Mélanie Palay

Selon Antônio Spirito Santo, spécialiste de la samba, ces luttes restent marginalisées au sein de la population, n’ayant pas trouvé d’écho politique suffisant. Ainsi, l’assassinat de Marielle et son souvenir donnent à cette lutte un nouvel élan et ouvre une fenêtre d’opportunité pour la rendre visible et audible.

« Ils croyaient nous enterrer mais nous étions des graines » (M.F). Cette phrase n’a jamais été aussi vraie, au vu de l’engouement que suscite aujourd’hui la personne de Marielle. Ce nom rejoint désormais celui de Chico Mendes et autres leaders indigènes qui sont morts pour leur combat. Une fois de plus, ces nombreux noms posent le problème d’une démocratie fragile, ou chaque idée peut-être menacée.

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

– Documentaire Démocracia em vertigem sur Netflix

– Comptes Instagram et Twitter de Marielle Franco tenus par son équipe

Mélanie Palay
Mélanie Palay

Je suis une personne assez aventurière qui adore découvrir de nouvelles choses chaque jour, car je déteste la routine. Je suis passionnée de danses latines et de voyages. J'espère, à travers le Globeur, faire découvrir et apprécier le pays dans lequel je vais m'installer.

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