Le vert ou l’or noir : l’ambivalence de la Norvège devant l’enjeu climatique

La position de la Norvège dans la lutte contre le changement climatique est complexe. Présumée éco-responsable et protectrice de son patrimoine naturel hors-norme, elle est paradoxalement fortement émettrice de gaz à effet de serre. Le secteur énergétique pointé du doigt en la matière est pourtant vital pour l’économie nationale.

En 2016, la Norvège était signataire de l’Accord de Paris ayant émané de la fameuse Cop21. Le Royaume scandinave se joignait ainsi à l’objectif commun, en réponse au principal défi du siècle en cours. Il s’agit, à l’horizon 2100, de contenir le réchauffement global planétaire en-dessous de 2 degrés par rapport à l’ère préindustrielle. Le pays semblait, qui plus est, en mesure de se donner les moyens de son ambition. Il dispose de larges ressources financières et la transition énergétique y est déjà largement entamée. Tous les voyants étaient donc au vert, du moins en apparence.

En outre, les pays nordiques sont souvent présentés, à tort ou à raison, comme de bons élèves parmi l’ensemble des pays dits « développés ». D’abord, ce sont des pays où le rapport à la nature et à l’environnement est extrêmement important. En Norvège, comme en Suède et en Finlande, cela se traduit par l’allemannsrett, droit universel à l’accès à la nature invocable juridiquement. Ce principe hérité du droit coutumier coïncide avec la pratique institutionnalisée des activités de plein air par les Scandinaves.
Ensuite, la nature est vue dans la conscience collective nationale comme un bien commun.  Nul ne saurait dès lors se l’approprier et encore moins la détériorer par son activité. Cette règle implicite est d’autant plus acceptée que la Norvège possède des territoires fortement exposés aux changements climatiques. D’après les statistiques de la Direction norvégienne de l’eau et de l’énergie, les 2634 glaciers que compte le pays ont reculé en moyenne de 149 mètres entre 2000 et 2012. La disparition annoncée de certaines espèces comme les ours polaires de l’archipel du Svalbard est également un indicateur éloquent pour observer l’impact du réchauffement global.

Un mode de vie éco-responsable encouragé par les politiques locales

La population norvégienne est dans l’ensemble fortement consciente des enjeux actuels et adapte ses habitudes quotidiennes en conséquence. Cette réussite est notamment à mettre au crédit du dense tissu d’associations environnementales que compte le pays, au premier rang desquelles Naturvernforbund (“Association pour la protection de la nature”) et Natur og Ungdom (“Nature et jeunesse”). Le degré de mobilisation populaire a récemment été visible lors de la skolestreik du 22 mars dernier. Devant le Parlement à Oslo, ce sont plus de 15000 jeunes qui se sont massés pour exprimer leurs inquiétudes.

Grève des étudiants devant le Parlement à Oslo, le 22 mars 2019

Concrètement, la Norvège est le pays européen où le recyclage des déchets ménagers est le plus généralisé d’après PlasticsEurope. L’ONG rapportait dans un rapport de 2018 que la Norvège recyclait 43,4 % de ses déchets plastiques annuels, lorsque la France occupe la dernière place du classement avec un score de 22,2 % en la matière. Cela est notamment dû au système de consigne des bouteilles et canettes. Les ménages ramènent ces emballages vides au supermarché et récupèrent quelques couronnes norvégiennes en échange. Via ce procédé, les déchets sont valorisés au lieu d’être éliminés par incinération, laquelle est potentiellement très polluante. 

Les Norvégiens se montrent également relativement soucieux de voyager éco-responsablement, alors même que les transports sont un poste fortement émetteur de gaz à effet de serre. Néanmoins, les caractéristiques géographiques du pays sont très contraignante pour son aménagement. Les déplacements en avion entre les grandes villes sont ainsi les plus courants, grâce notamment à la compagnie Norwegian.  Mais depuis plusieurs mois, la tendance commence à s’inverser sous l’effet du phénomène flyskam, littéralement la « honte de voler ». De nombreux citoyens se sont ainsi élevés sur les réseaux sociaux pour souligner la nécessité de réhabiliter les voyages en train encore jugés trop longs, trop coûteux et donc peu compétitifs. A titre d’exemple, voyager un samedi entre les deux villes principales du pays, Oslo et Bergen, coûte environ 87 € pour un adulte avec un trajet de 7h en train, contre 89 € en avion pour 45 minutes de vol. Le choix de l’écologie est encore peu avantageux dans ces conditions.

Un automate dédié au recyclage des bouteilles en plastique dans un supermarché REMA 1000 à Oslo

Quid de l’action publique ? Là aussi, la conscience environnementale façonne des politiques locales et nationales volontaristes, en particulier les stratégies de mobilité. Dans certains comtés comme le Nordland ou le Rogaland, les trajets de bus sont à des prix dérisoires voire gratuits pour les jeunes, tant sur les lignes urbaines que régionales. Dans la capitale Oslo, les prix sont bien plus élevés mais le réseau de bus, métro, tramway et bateau est plus que satisfaisant pour une ville de 600 000 habitants. Les efforts de la commune pour libérer la ville du tout-voiture ont d’ailleurs été salués par la Commission Européenne. Celle-ci a en effet désigné Oslo comme capitale verte européenne pour l’année 2019. Nul doute que cela incitera d’autres villes du Vieux Continent à imiter certaine initiatives locales. Citons parmi elles la piétonnisation progressive du centre-ville, la mise en place d’un péage urbain ou la promotion des véhicules propres. Selon le Conseil norvégien d’information sur la sécurité routière, les véhicules électriques et hybrides représentent d’ailleurs 60,2 % des ventes automobiles nationales en 2018, notamment du fait des incitations pécuniaires mises en place. L’interdiction des véhicules essence et diésel est visée à l’horizon 2025.   

L’impasse des hydrocarbures : polluantes mais fondamentales

La liste des bonnes intentions écologiques montrées par les décideurs politiques pourrait encore être longue. Pourtant, cette attention particulière portée à l’entretien d’une société soutenable peut faire sourire. Cette même société tire aujourd’hui largement son épingle du jeu grâce à la manne financière apportée par les énergies fossiles. En quelque sorte, les différentes politiques environnementales adoptées ne seraient-elles que des arbres plantés pour cacher la forêt ?     

Pour être clair, l’activité pétrolière et gazière en Norvège est problématique d’un point de vue écologique pour deux raisons principales. D’abord, la phase d’extraction représente en elle-même « entre 15 et 40 % » des émissions totales de gaz à effet de serre liées à ces matières premières selon la revue Sciences Avenir. D’après Statistisk sentralbyrå (l’équivalent de l’INSEE en Norvège), environ 24 % des émissions de gaz à effet de serre de la Norvège en 2017 étaient liées aux activités d’extraction. Lorsque celles-ci s’effectuent via des plateformes en mer comme en Norvège, elles sont de plus extrêmement nuisibles pour la biodiversité sous-marine. Sans parler des possibles fuites voire des marées noires, l’implantation de ces industries nuit sensiblement aux activités de pêche importantes dans la région. Ensuite, l’exportation du pétrole et du gaz participe à perpétuer un modèle énergétique basé sur la combustion, elle aussi libératrice de gaz à effet de serre.

Cependant, la production et l’exportation de matières combustibles figure dans l’Histoire de la Norvège comme un tournant historique vers la prospérité. Pour qui pouvait en douter, on en a la confirmation en visitant le Musée du pétrole norvégien de Stavanger. Cette ville de la côte sud-ouest de la Norvège accueille depuis 1999 l’édifice consacré à cette industrie salutaire. De la découverte du gisement Ekofisk dans la Mer du Nord en 1969 aux problématiques actuelles de durabilité des ressources, ce musée aborde avec une approche très pédagogique et interactive l’exploitation et la gestion de l’ « or noir », sans en omettre les problématiques. Une salle liée aux changements climatiques vient d’ailleurs d’ouvrir ses portes pour contrebalancer l’hommage rendu à cette ressource lucrative.  

Le Musée du pétrole norvégien de Stavanger

Il faut dire qu’avant les années 70, la Norvège était un pays relativement pauvre, ne disposant pas de ressources évidentes pouvant garantir son développement. A l’image des Irlandais avant eux, environ 800 000 Norvégiens, soit près d’un quart de la population de l’époque, avaient fui la pauvreté en s’exilant aux Etats-Unis après l’indépendance de leur pays en 1905. Les données de la Banque Mondiale montrent que le PIB par habitant  de la Norvège a été multiplié par environ 52 entre 1960 et 2017 contre 27 pour la France durant la même période. Aujourd’hui, la Norvège détient le 7ème PIB par habitant dans le monde derrière les micro-pétromonarchies du Golfe et des paradis fiscaux. Surtout, la qualité de vie dans le Royaume s’est sensiblement améliorée puisqu’il possède le premier IDH  mondial. Comment dès lors reprocher aux Norvégiens de glorifier les bienfaits évidents de l’ « or noir » pour le développement du pays ?  

Une industrie juteuse soutenue sans scrupule par l’État 

En 2017, la Norvège était le 15ème producteur de pétrole brut au monde selon l’OCDE, avec plus de 79 millions de tonnes équivalent pétrole extraites par an. Surtout, le secteur représente des centaines de milliers d’emploi, près de 50 % des exportations et environ 20 % du PIB national. Ces chiffres permettent de mesurer l’importance du pétrole et du gaz naturel abondants au large des côtes norvégiennes. Ils sont non seulement cruciaux pour l’économie et la position géostratégique du pays, mais représentent aussi un point d’équilibre consensuel et peu négociable dans les débats politiques internes. L’Etat est de toute façon lui-même partie prenante de ce secteur, étant actionnaire majoritaire de la compagnie Equinor. Premier employeur de Norvège et basée à Stavanger, Equinor est garante de la distribution du pétrole norvégien dans le monde. De par son contrôle relativement direct des ressources nationales, l’Etat peut sécuriser des revenus importants. La Norvège fait, depuis 1990, fructifier ces revenus dans un fonds souverain dédié. Ce fonds, réputé comme le plus important au monde, comprend des investissements financiers diversifiés et disséminés dans un grand nombre de pays.

Répartition des exportations de la Norvège pour l’année 2016

Autant dire qu’Oslo n’a aucun intérêt pragmatique à réduire l’exploitation de ses ressources. Bien au contraire, les nouvelles licences d’exploitation ne cessent de tomber. Alors que la nouvelle plateforme Johan Svedrup devrait commencer à exploiter l’un des plus gros gisements découverts en Mer du Nord au cours de l’année, les regards sont désormais tournés vers la Mer de Barents, sur la côte Nord de la Norvège. Située dans la zone sensible de l’Arctique, cette Mer devrait voir l’exploitation de ses hydrocarbures s’intensifier dans les années à venir. Depuis le début de l’année 2019, 14 nouvelles licences y ont déjà été octroyées. Puisque les ressources de la Mer du Nord tendent à s’épuiser, l’exploration de ce nouvel espace devrait être la solution pour maintenir le niveau de production. Les autorités estiment que l’espace maritime norvégien qui s’étend au Nord jusqu’à l’archipel du Svalbard regorgerait de gisements encore non découverts.  

Les politiques mis devant leurs responsabilités 

Mais ces perspectives ne plaisent pas à tout le monde, en particulier dans le champ des associations environnementales. C’est sur la place Youngstorget qui accueille les sièges des principales formations politiques du pays dans le centre d’Oslo que ces ONG se sont regroupées le 6 avril dernier. Dans une ambiance aussi combative que festive, militants et citoyens lambdas se sont rassemblés pour faire pression contre l’exploration des fonds marins dans l’Arctique. Le coté festif a toutefois pris le dessus en fin de journée. Le Parti travailliste, principale formation au Parlement, a ainsi annoncé maintenir sa position contre l’exploration locale autour des Îles Lofoten, Vesterålen et Senja. Une nouvelle victoire célébrée en grande pompe dans un bar de la place par les membres de Folkeaksjonen oljefritt ( ou “Action populaire contre le pétrole”). Cette ONG qui se bat pour défendre ce patrimoine naturel fragile ne pouvait rêver mieux pour célébrer les 10 ans de son combat.       

Rassemblement populaire contre l’exploration de nouveaux gisements, le 6 avril à Oslo

Cela vient s’ajouter à l’accueil quelques semaines auparavant d’une autre nouvelle hautement symbolique. Les investissements en provenance du fonds souverain dans des compagnies pétrolières seront désormais interdites pour soutenir la transition énergétique. Problème, selon Le Monde, cette décision n’est pas si forte qu’elle n’y paraît. Elle épargnera en effet les compagnies ayant entrepris des efforts, même minimes, vers une énergie plus propre, au premier rang desquelles les mastodontes du secteur comme Total.

L’Etat norvégien n’est de toute façon pas en reste en matière d’hypocrisie. Que signifierait l’investissement dans les sources d’énergie vertes de fonds provenant des activités pétrolières et gazières ? Il faut dire que l’alliance gouvernementale actuelle est notamment composée du Parti du Progrès, parfois placé à l’extrême-droite de l’échiquier politique et notoirement climatosceptique selon la chercheuse Silie Maria Tellmann. En y reliant le score peu significatif du Parti écologiste aux dernières élections législatives, il s’agit d’un paradoxe de plus pour une société pourtant très concernée par ces problématiques. Toujours est-il que les politiques en place semblent enclins à défendre le statut quo, dont les activités en Mer de Barents.

“Nous ne sommes pas responsables des émissions liées à l’usage du pétrole”
– Erna Solberg, Première Ministre de la Norvège

Le discours prédominant est celui de la déresponsabilisation. Comme la Norvège n’utilise pas elle-même ses hydrocarbures comme source d’énergie, elle n’aurait pas à s’expliquer sur les effets néfastes de son premier poste d’exportations. La Première Ministre conservatrice Erna Solberg répondait à ce propos en décembre 2017 dans Le Monde : « le pétrole et le gaz font partie de la solution à moyen terme sur le changement climatique. […] Si nous sommes responsables des émissions de CO2 de la production du pétrole, nous ne sommes pas responsables de celles de son usage. » La justice norvégienne a d’ailleurs utilisé cet argument en janvier 2018 pour débouter les ONG ayant attenté un procès retentissant contre l’Etat norvégien pour ses projets en Mer des Barents. La décharge de responsabilité serait d’autant plus légitime que le pétrole norvégien est très « compétitif » en matière d’émissions de CO₂, que le pays s’alimente en électricité presque exclusivement via l’énergie hydraulique et qu’elle importe des déchets pour les valoriser en biocarburants.  

Le désinvestissement progressif dans les hydrocarbures semble donc peu probable dans un avenir proche, malgré la mobilisation forte d’une partie de la population. Au contraire de certaines pétromonarchies, la Norvège a toutefois su légèrement diversifier son économie pour prévenir une possible chute de ses revenus liée à l’épuisement – peu probable à court terme – de ses ressources ou aux fluctuations du prix du baril. Elle a également misé sur les énergies renouvelables pour s’approvisionner et mène, du moins en surface, des politiques volontaristes de développement durable.

Ce double jeu imposé par les pouvoirs décisionnaires instaure sans aucun doute un certain malaise au sein de la société. Une situation parfaitement résumée en septembre 2017 par Yohann Aucante, Maître de Conférences à l’EHESS, dans La Croix :  « le thème monte dans les débats, mais les Norvégiens sont réalistes et savent ce qu’ils doivent aux hydrocarbures, tout en étant conscients de la nécessité de diversifier l’économie et de penser à l’après-pétrole ».
Au final, les critiques les plus vives sont adressées à l’international aux pays les plus puissants comme les Etats-Unis ou la Chine. Une aubaine pour la Norvège qui continue de jouir d’une réputation de pays « vert » et précurseur dans la transition écologique.  


Références :

Silje Maria Tellmann, “The constrained influence of discourses : the case of Norwegian climate policy”, Environmental Politics,  V. 21, 2012, p. 734-752

https://www.plasticseurope.org/application/files/3715/1689/8308/2015plastics_the_facts_14122015.pdf
https://ofv.no/bilsalget/bilsalget-i-2018
https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/petrole-et-gaz/le-palmares-des-pays-ou-l-extraction-du-petrole-produit-le-plus-de-gaz-a-effet-de-serre_127129
https://www.ssb.no/en/nrmiljo
https://www.lemonde.fr/europe/article/2017/12/13/la-norvege-n-est-pas-responsable-des-emissions-de-co2-liees-a-l-usage-de-son-petrole_5228928_3214.html
https://www.tresor.economie.gouv.fr/Ressources/File/440078

Norsk Oljemuseum de Stavanger

 

Martin Munier-Jolain

Lyonnais expatrié en Norvège, je profite de ses paysages le plus clair de mon temps et me passionne pour la politique lorsque la nuit reprend ses droits, en milieu d’après-midi. Ravi de mettre en lumière la Scandinavie pour Le Globeur.

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