Des Mapuches à Nueva Imperial au Chili / Image d'illustration.
Des Mapuches à Nueva Imperial au Chili / Image d'illustration.

Les Mapuches, une communauté opprimée : un exemple des relations entre Etat et peuples indigènes au Chili

Au Chili, pays longiligne d’Amérique Latine, coincé entre cordillère des Andes et Océan Pacifique, les Mapuches luttent pour leurs droits face à un Etat chilien toujours plus autoritaire et répressif.

Drapeau mapuche au cœur d’une manifestation Plaza Italia, Santiago, 22/10/2019

 

Le 20 avril 2020 devait s’ouvrir le procès des policiers qui, il y a un an et demi, ont ouvert le feu sur Camilo Catrillanca, jeune Mapuche, devenu le symbole de la lutte d’un peuple opprimé contre l’Etat chilien. Pour des raisons sanitaires dans le cadre de la pandémie mondiale, le procès a été repoussé en juillet 2020 mais les Mapuches restent néanmoins mobilisés pour rendre justice à leur compagnon tué brutalement ce 14 novembre 2018 alors qu’il était simplement au volant de son tracteur.

Les mapuches, une culture à part dans l’histoire chilienne

Avant de parler des Mapuches, il est important de rappeler qu’il n’existe pas qu’un seul peuple indigène au Chili. Le pays compte, en effet, environ une dizaine de communautés. Parmi eux les Quechuas, les Aymaras ou les Diaguitas. Néanmoins, la communauté la plus nombreuse est celle des Mapuches, peuple dont la langue et la culture sont bien à part dans l’histoire du pays. Leur territoire s’étend de part et d’autre de la frontière argentino-chilienne. Au Chili, la communauté indigène vit majoritairement au sud, dans la région de l’Araucanie, une des plus pauvres du pays. Depuis la conquête espagnole, ce territoire a toujours fait l’objet de tensions. La population mapuche y est très nombreuse : plus d’un million de mapuches y résident. Aujourd’hui, le conflit oppose d’un côté la communauté mapuche qui accuse l’Etat chilien de lui avoir volé ses terres ancestrales en les nationalisant ou en les offrant à des compagnies privées, et de l’autre l’Etat qui reproche à la communauté de ne pas respecter son autorité et d’exercer des activités terroristes. Ces tensions ne datent donc pas d’hier et Salvador Millaleo, professeur de droit à l’Université du Chili et lui-même appartenant à la communauté mapuche, insiste bien : elles se sont exacerbées ces dernières années.

Région de l’Araucanie où vit la majorité des mapuches du Chili, 23/11/2019

L’opération Huracán, une fraude policière à grande échelle contre la communauté mapuche

L’un des cas les plus emblématiques des tensions entre l’Etat chilien et la communauté mapuche fut le scandale Huracán. Il s’agit d’un scandale de fraude et de montage policier fomenté par les carabiniers du Chili et découvert en 2017 sous le gouvernement de Michelle Bachelet à la suite de protestations de Mapuches et de diverses enquêtes judiciaires et journalistiques. Des preuves ont été créées de toutes pièces par les carabiniers du Chili pour rendre coupables des dirigeants et autres activistes mapuches de délits de terrorisme et autres crimes. Selon Salvador Millaleo il y a eu un réel désir de l’Etat de criminaliser la communauté mapuche en les montrant comme un peuple violent. Ce scandale a profondément marqué la société chilienne qui a d’ailleurs perdu depuis longtemps confiance en ses forces de l’ordre.

« Au lieu de dialoguer avec les indigènes, l’Etat a choisi de les criminaliser en choisissant de traiter le problème comme une question sécuritaire et non comme un problème politique » – Salvador Millaleo

Mais alors comment expliquer cette relation si particulière entre l’Etat et sa communauté indigène au Chili ? « Quasiment tous les pays en Amérique Latine ont vécu un épisode de colonisation et de tentative de contrôle de la population indigène et tout ce qui va avec c’est-à-dire la violence, les génocides, les vols et les dépouillements de ressources naturelles » explique Salvador Millaleo. Mais les politiques d’Etat ont été différentes selon les pays. Pour lui, le Chili est le pays d’Amérique Latine le plus en retard sur la question de la politique indigène, loin derrière la Colombie, l’Equateur ou même le Pérou. Comment expliquer ce constat ? Le professeur raconte : « Au lieu de dialoguer avec les indigènes, l’Etat chilien les a criminalisés en choisissant de traiter le problème comme une question sécuritaire et non comme un problème politique ». En effet, il a été largement reproché à l’Etat chilien d’appliquer sa loi anti-terroriste pour des cas juridiques engageant des Mapuches. D’ailleurs, le Chili ne reconnait pas officiellement les peuples indigènes dans sa Constitution, et la loi indigène de 1993 ne leur donne finalement que très peu de droits.

« Dans les marches, on peut observer des affiches et des pancartes déclarants « les Mapuches avaient raison », « ils disaient la vérité » – Salvador Millaleo

« Justice pour Camilo Catrillanca », affiche placardée à Temuco, capitale régionale de l’Araucanie, 25/11/2019

 

Mais depuis quelques années, la lutte mapuche est de plus en plus soutenue par la population chilienne dans son ensemble. Les Chiliens voient désormais le peuple mapuche comme une victime dans ce conflit qui l’oppose à l’Etat. Beaucoup de citoyens chiliens se sont joints à la manifestation contre les violences policières envers les Mapuches le 14 novembre 2019, date commémorative de la mort de Camilo Catrillanca. « Ce n’est pas seulement un cas, mais c’est un ensemble de morts comme Matias Catrileo, Alex Lemun et d’autres jeunes indigènes. C’est aussi une histoire longue d’abus quasi quotidien, de comportements violents de la part des policiers contre les communautés qui protestent », explique Salvador Millaleo.

Cet élan de rapprochement entre population chilienne et Mapuches est d’autant plus visible au sein du mouvement social qui traverse le Chili depuis le 18 octobre 2019, conflit social marqué par des manifestations monstres et de nouvelles demandes de la part de la société chilienne à l’Etat. Le professeur de droit raconte qu’il est, en effet, apparu une empathie très étroite entre le peuple chilien et le peuple mapuche : une meilleure compréhension, une identification du peuple chilien au peuple mapuche comme victimes de la répression, ainsi que comme résistants d’une lutte permanente contre un système qui est apparu injuste pour les Chiliens. Cette convergence des luttes apparaît clairement dans les protestations, où l’un des emblèmes les plus arborés par les manifestants est le drapeau mapuche, parfois plus que le drapeau chilien lui-même.

« Marche du million », manifestation à Santiago, 25/10/2019

 

Aujourd’hui, où en est la demande du peuple mapuche ? Le mouvement social chilien a créé, en effet, beaucoup d’espoirs et d’attentes notamment depuis l’annonce d’un plébiscite pour une nouvelle Constitution prévu à la base pour le 26 avril puis repoussé au 25 octobre 2020. Le problème principal étant que la communauté mapuche n’a pas de structure organisationnelle unitaire qui lui permettrait de centraliser toutes les revendications et d’être un interlocuteur solide face à l’Etat. Néanmoins, le peuple mapuche exige de l’Etat chilien un changement dans son comportement, ce que le plébiscite pour la nouvelle Constitution permettrait d’envisager.

 

Marion Torquebiau
Marion Torquebiau

Etudiante en troisième année à Sciences Po Lyon, et actuellement en mobilité à Santiago du Chili, j'aimerais continuer à cultiver ma passion du journalisme en écrivant des articles sur ce beau pays qu'est le Chili

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