Le festival Taragalte a lieu dans les dunes de sable du désert.
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Le festival Taragalte : à la rencontre de la culture touareg

M’hamid el Ghizlane, ville aux portes du désert du Sahara et de la frontière entre le Maroc et l’Algérie. C’est l’emplacement choisi pour le festival Taragalte. Le festival Taragalte est l’occasion de partir à la rencontre de la culture nomade des Touaregs, leur histoire, leurs revendications et le phénomène de désertification du Sahara.

L’âge d’or du Sahel : la route des caravanes

La ville de M’hamid el Ghizlane est une petite ville près de l’Oued Drâa, rivière que nous avons longée durant toute la route depuis Ouarzazate. Anciennement nommée Taragalte, la ville a donné son nom au festival. Dernière ville avant le désert, il nous faudra encore vingt minutes de routes escarpées avant d’arriver sur les lieux du festival. Après de longues heures de route à contempler un paysage rocheux, presque volcanique, nous apercevons enfin les premières dunes de sable. Les portes du festival sont posées au milieu de nulle part, à même le sable. Deux tours s’érigent pour en annoncer l’entrée. 

Un festival atypique de trois jours pour célébrer et remettre à l’honneur la culture nomade. Pour réunir différentes populations à la jonction des frontières marocaines et algériennes. L’emplacement n’est pas anodin. Il correspond à la route des caravanes qui participaient au commerce transsaharien. Le commerce transsaharien reliait le Maghreb à l’Afrique subsaharienne, lors de l’âge d’or de l’Empire du Mali. Les caravanes, composées de plusieurs centaines de chameaux, pouvaient mettre jusqu’à deux mois pour traverser le désert. Du Maroc et de l’Algérie, les caravanes rejoignaient les villes de Tombouctou, Djenné (actuel Mali) ou encore Kano (actuel Nigeria). Les peuples s’échangeaient des ressources : or, ivoire, cuivre pour l’Empire du Mali, tissus, chevaux, dattes, sel pour le Maghreb, mais aussi des esclaves.

Carte du commerce transsaharien au XVe siècle.
Carte du commerce transsaharien et de ses principales villes au XVè siècle. © B. Bennassar, 1977 ; A. Boahen, 1981

A la rencontre de la culture touareg

Le festival réunit aujourd’hui des internationaux et des locaux. Nous croisons des Anglais, des Espagnols, des Italiens, des jeunes et des moins jeunes, venus de partout dans le monde. Tous venus pour participer à cette expérience au milieu du désert. Nous croisons aussi les habitants de M’hamid el Ghizlane et des villes environnantes, venus danser sur les rythmes de leur musique et des artistes originaires de leur ville. Au milieu de la foule, les chèches et les tuniques blanches se sont multipliés, uniques protections face au soleil et au sable. On se met à danser tous ensemble, inspirés par les pas de danse des locaux qui nous guident.

Pour certains, c’est le même rendez vous chaque année. Pour d’autres il s’agit d’une initiation à la culture nomade. Rapidement, on sera très content d’avoir acheté un chèche à Zagora, car le mouvement de centaines de personne sur le sable soulève une fine poussière qui nous pique les yeux.

Le festival prévoit un condensé d’activités. Le jour, divers ateliers, expositions et conférences sur le nomadisme et les dangers du changement climatique sur le désert. Le soir, un mélange de musiques touareg et gnaoua. La plupart des artistes sont marocains, et parmi eux certains sont originaires de la région. La soirée commence ; les artistes se succèdent. Jeunes Nomades de M’hamid, Génération Taragalte, Aziz Sahmaoui and the University of Gnaoua. Puis des artistes touaregs montent sur scène, dont Tarwa N Tirini et Kader Tarhanin qui font résonner dans la nuit le blues touareg. Difficile pour l’animateur de ne pas rappeler le groupe Tinariwen, qui a rendu internationale la culture Touareg et dont les sonorités animent encore le festival chaque année. 

Tinariwen, Tichoumaren et rébellion touareg

Les Touaregs sont un peuple nomade du Sahel, répartis entre l’Algérie, la Libye, le Mali, le Niger et le Burkina Faso. C’est un peuple pastoral, qui vit de l’élevage et du commerce, et qui a grandement participé au commerce transsaharien et à la route des caravanes. Ils sont majoritairement nomades, mais les conflits politiques, l’urbanisation et le changement climatique les poussent depuis plusieurs décennies à se sédentariser. Le chèche, turban qui protège du soleil et du vent, est porté par les hommes touaregs, tandis que les femmes se couvrent très peu le visage.

Le groupe Tinariwen est originaire de Kidal, au nord du Mali et fondé en 1982. Leurs chansons mélangent la musique traditionnelle touareg, le blues et le rock : c’est le Tichoumaren, ou blues touareg. En tamasheq, la langue touareg, ce courant musical est appelé assouf, qui signifie la solitude, la nostalgie. C’est une référence directe à l’histoire du peuple touareg, à leurs luttes et leur exil forcé qui a débuté dans les années 60.

La musique de Tinariwen évoque la vie dans le désert, mais aussi la souffrance des Touaregs face à la répression des gouvernements du Mali et du Niger durant la rébellion touareg de 1990 à 1996. Les Touaregs demandaient une reconnaissance de leur identité, et un meilleur développement de la région du nord. Les chansons de Tinariwen, bien qu’interdites, transitaient de manière clandestine dans les rangs touaregs. Certains membres du groupe Tinariwen ont eux même participé à la rébellion en rejoignant le Mouvement populaire de l’Azawad (MPA).

Région du Nord du Mali, l’Azawad est considérée comme le berceau de la culture touareg. Le Mouvement Populaire de l’Azawad revendique l’autodétermination et l’indépendance de l’Azawad, qui comprend les villes de Gao, Tombouctou et Kidal. Si le conflit a abouti à un accord de paix, d’autres rébellions ont vu le jour en 2006, 2007 et en 2012, face au délaissement de cette région par les pouvoir centraux du Mali et du Niger.

Le désert, ce milieu hostile et fragile

Le festival est l’occasion de découvrir ou redécouvrir le désert, lieu à priori hostile à la vie humaine. Derrière la scène des artistes, le désert et les dunes de sable s’étendent sur des kilomètres. C’est un silence qui nous frappe les oreilles. Nous entendons tout juste un moucheron virevolter. Nous sommes à trente minutes de marche de la frontière algérienne. Par delà celle ci, il y a la commune d’Oum el Assel, à faible densité démographique et qui s’étend sur plus de 88 000 km2. Autant dire… une sédentarité réduite dans le désert. 

Nous marchons quelques mètres, grimpons sur des dunes et abandonnons vite nos chaussures. Nous nous rendons compte encore de la dangerosité de cet environnement que nous, urbains et Européens, connaissons mal. En quelques minutes, la brise a effacé les traces de nos pas. Ce même vent soulève une fine poussière qui nous assèche nos lèvres et bouches. Au milieu de cette végétation rare, nous avons peu de repères. Nous prenons conscience de cet environnement hostile où la mort est assurée si l’on n’est pas préparé. Encore une fois, on ne regrette pas nos chèches sur la tête qui nous protègent du soleil qui tape.

Le but du festival est aussi d’alerter sur les changements que subi aujourd’hui le désert. Le désert est nécessaire pour l’équilibre de l’environnement, mais il représente aujourd’hui un danger. La désertification et l’extension du Sahara, menacent son équilibre naturel. Son avancée et l’assèchement de son sol bouleversent les terres cultivables et les populations locales. La sécheresse décime les troupeaux et empêche l’agriculture. La cause ? Le changement climatique. La mort de leurs troupeaux est une des causes principales de la sédentarisation d’une partie des Touaregs. Aujourd’hui, la culture Touareg et le nomadisme restent célébrés par des groupes de musique tels que Tarwa N Tirini, Kader Tarhanin et Tinariwen. Mais elle est aussi menacée par les conflits au Mali et au Niger, et par les changements du désert.

Lisa Hée
Lisa Hée

Intéressée par la philosophie, l'art et la politique je découvre le monde au fur et à mesure de mes voyages. Je cherche désormais à aiguiser mon regard à travers les photographies et le journalisme.

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