Une des rues de la petite ville d'Amantea, Calabre. Crédit : Alma Gavazzi

Dolce vita d’une confinée en Calabre

Au moment où vous lisez ces mots, je suis en Calabre, Italie du Sud, et je travaille à domicile en compagnie d’autres stagiaires dans l’organisation d’un festival international de courts-métrages. Bercée par les incertitudes, j’ai finalement fait le choix de rester ici, dans la petite ville d’Amantea, afin de poursuivre au mieux mon expérience professionnelle tout en faisant un pari avec l’avenir.

Tout d’abord, planter le décor

Idyllique, méditerranéen, solaire. Un chemin de fer qui longe d’un côté une vaste étendue bleue et lumineuse, la mer Tyrrhénienne. De l’autre des collines verdoyantes, sur lesquelles s’élèvent des lignes régulières d’oliviers, de villas, de vieilles villes et de ruines. Je frime un peu sur Instagram « ça va être très bien ». Un décor que je ne suis pas près de revoir : adieu tous mes rêves de vacances romaines, d’errance sicilienne et de pizzas napolitaines. Cette voie de chemin de fer me dépose, ma grosse valise et moi, sur le quai d’une gare livrée au silence, brûlante sous le soleil qui même en hiver, chauffe déjà les pierres antiques des anciennes ruelles. Ce qui me choque, alors que la fièvre du coronavirus est encore loin, c’est le silence qui résonne partout en profondeur, comme si le temps s’était arrêté, rythmé seulement par le murmure des douces vagues et le passage rare mais assourdissant des trains qui relient Reggio Calabria et Naples. Devant moi apparaît une ville de 14 000 habitants, construite sinueusement sur un roc au sommet duquel domine un château en ruine et dont la moitié de la population, je m’en aperçois très rapidement, se trouve être des chats.

 

Sur le chemin vers Lidl, unique sortie de la semaine, un crochet par la plage est toujours salutaire.

Rentrer dans le vif du sujet : le confinement

Mon exil volontaire a pour décor un appartement de plain-pied aux allures de vraie nonna italienne, et dont le principal locataire est resté coincé au Brésil. Si certains choisissent de s’enfermer avec leurs familles, leurs amis… d’autres se retrouvent avec de parfaits inconnus. Me voilà donc confinée avec des partenaires de survie que je connais seulement depuis un mois pour l’un, italien, et une semaine pour l’autre, allemande. Bon, à défaut de se connaitre, on aura le temps d’échanger sur nos parcours.

Au moment où je suis en train d’écrire, j’arrive bientôt au terme de 8 semaines de confinement, 8 semaines où la vie semble s’être arrêtée, surtout dans cette ville déjà calme d’ordinaire. Ici, nous sommes relativement préservés comparativement au Nord. C’est presque comme si le virus avait décidé de se cantonner aux zones dites économiquement développées. Qui serait allé jusqu’à imaginer méritants la criminalité persistante, les erreurs politiques et le manque d’investissements étrangers et européens dans le Mezzogiorno (région du Sud de l’Italie) ? Dans les dernières semaines, la ville dans laquelle je suis confinée n’a compté qu’un seul cas et depuis le 9 mars, les villes du sud sont complètement fermées : personne ne sort, personne ne rentre.

Confinée entre quatre murs de papier

L’aventure la plus mémorable a eu lieu précisément le 17 mars à 1h du matin. Très rarement, je m’endors avec mes écouteurs dans les oreilles. Pourtant ce soir-là, impossible de trouver le sommeil. La musique semble être une solution  idéale pour me guider vers les bras de Morphée. Je suis réveillée en sursaut par deux choses : une étrange impression, un grondement qui résonne dans mon esprit embrumé par les rêves, et le ton alarmé de ma colocataire allemande qui me répète « Alma, Alma, il y a un tremblement de terre ! ». Je sors de mon lit de manière robotique. Comme une somnambule, j’envoie un sms rapide à mon colocataire italien qui vit au dernier étage, « tremblement de terre », et mes doigts tremblent eux aussi sur l’écran. C’est une situation à laquelle je n’avais jamais été confrontée. Quasi instantanément, il me répond « Tu as senti toi aussi ? ». Le grondement résonne de nouveau, du fond de la terre. J’enfile mon jogging. Que faire ? Sortir ? Ne pas sortir ? Je me rends compte à quel point je ne suis pas préparée à ce genre de situation. Finalement nous nous retrouvons à jeter un coup d’œil dans la rue par la fenêtre.

Personnes âgées, jeunes, grands-mères et pères de familles apparaissent aux balcons, sur le seuil des portes. Au bout de quelques minutes, plusieurs dizaines de voitures passent dans notre rue, regroupant parfois à l’intérieur des familles entières, des enfants à moitié endormis. Plusieurs maisons semblent ainsi s’être vidées, tandis que dans d’autres, les habitants sont sur le qui-vive, les appartements illuminés. La tension est palpable.

Finalement, nous prenons le chemin de la place la plus proche de chez nous. Nous y retrouvons plusieurs voitures garées et quelques habitants, dans l’attente. On apprend très rapidement la raison de ces secousses répétées : le volcan Stromboli, situé à moins d’une dizaine de kilomètres de la côte, vient d’entrer en éruption.

Activité éruptive du Volcan Stromboli observée dans le courant du mois de mars.
Source : Institut national de géophysique et de volcanologie.

 

Une dame s’exclame : « À l’extérieur, le coronavirus ! À l’intérieur, les risques du tremblement de terre ! On ne sait plus ce qu’on doit faire ! ». C’est un véritable Charybde en Scylla qui se joue de nous.

Finalement après une demi-heure d’attente, tout le monde retourne se coucher. Seul souvenir matériel de cette étrange nuit : le verre que ma colocataire a placé au sommet de l’armoire de la chambre, pour être sûre de se réveiller dans le cas où une telle expérience se renouvellerait.

Ma vie de confinée continue après cette première aventure. La finesse des murs permet non seulement de profiter des combats enragées des chats qui font presque autant de tapage que celles des voisins du dessus, mais aussi de disposer de plusieurs sessions de musique live : l’hymne national les premiers soirs, Gorillaz depuis quelques jours, et sacrée, une rediffusion dans tout le voisinage des chants de messe pour la célébration du dimanche matin.

 

Le marché, joyeux chaos il y a quelques mois encore, est désormais silencieux, vide, inanimé.

Une solidarité à toute épreuve

Je crois devoir également quelques lignes au balcon de l’appartement qui garantit ma survie : devenu presque un espace de vie, si le soleil est au rendez-vous. Il est également révélateur des rares avantages que je tire de cette vie d’ermite. En effet, les liens se renforcent malgré tout, de nouveau liens, insoupçonnables pourtant quelques semaines auparavant. Avec mes voisins les plus proches, j’entame un commerce lucratif de tartes aux pommes française, de citrons du jardin italien, et de gâteaux typiques de la fête de Pâques. Mon objectif inavoué : accéder un jour, moi aussi, à ce jardin merveilleux pour sentir sur ma peau la caresse des plantes.

Cette voisine italienne qui semble depuis le début du confinement occupée à laver quotidiennement une quantité innombrable de draps me rappelle ma grand-mère, confinée seule, dans le nord de l’Italie et qui n’est pas sortie de chez elle depuis maintenant 48 jours.

Entre deux grands draps qui se laissent caresser par la brise, le drapeau italien. Aux fenêtres, balcons, rues et jardins il symbolise à la fois le courage et l’espérance.

 

J’ai aussi la chance qu’un épicier soit situé à une cinquantaine de mètres de la maison. Ses produits sont frais, de saison, et il nous a pris en affection, ma colocataire et moi. Dans un anglais parfait, il prend de nos nouvelles, nous offre des bières et nous affirme que la première chose qu’il fera, lorsque cette étrange situation prendra fin, sera de se jeter dans la belle mer bleue.
Ici, c’est le quotidien de chacun. Tout le monde liste ce qu’il fera dans un futur qui semble loin.

Elles n’étaient plus que deux

8 avril : mon colocataire est rentré chez lui. Il habite à une soixantaine de kilomètres plus au sud. Le choix a été dur. Enfin, le plus dur pour lui c’est qu’il vient à peine de se diplômer et que cet avril justement, il devait emménager à Eindhoven aux Pays-Bas. Il devait commencer à travailler, se lancer dans le vie active. C’est un faux départ  au goût très amer.

Mais c’est loin d’être une exception car les étudiants italiens sont nombreux à fuir le sud, soit pour étudier puis travailler au nord, soit pour changer définitivement de pays. Lors de mon expérience en Finlande au semestre précédent, la rencontre de quatre étudiantes italiennes me confirme cette tendance à l’exil volontaire. Elles m’expliquent que leur seul but est d’acquérir un niveau d’anglais impeccable afin de travailler le plus tôt possible à l’extérieur de l’Italie.

Son retour ne s’est pas passé sans encombre. Il est stoppé pour un contrôle à l’entrée de sa ville et il recevra peut-être une amende. Mais le soulagement d’être rentré auprès de sa famille n’a pas de prix.

Ma colocataire allemande quant à elle, fait face au même type de dilemme : elle craint que de retour en Allemagne, personne ne cherche à embaucher et qu’elle soit condamnée à retourner vivre chez ses parents. « Même avec les aides que je pourrais toucher grâce à l’allocation chômage, cela ne serait pas suffisant pour me maintenir dans mon appartement à Hambourg et tout simplement vivre » me confit-elle.

Insouciance du Sud, à double tranchant ?

La raison pour laquelle j’ai décidé de rester finalement, quelle est-elle ? J’aurais pu, comme deux autres stagiaires françaises, prendre le dernier avion dans la semaine du 9 mars à l’aéroport Lamezia Terme. J’aurais pu passer ces deux mois en France, auprès de ma famille, de mes amis. Donc pourquoi ?

Bien-sûr, je le sais, j’ai été bien trop optimiste au regard de la crise. J’aurais espéré que tout soit résolu bien plus tôt. Frappée par l’épicurisme, la dolce vita du sud, je me suis laissée bercée dans cette insouciance à double tranchant. Pour autant, loin des grandes villes, dans la douce Amantea, la vie est belle, le virus semble loin. Les restrictions évidemment sont de rigueur et gare à celui ou celle qui ne porte pas de masque. Mais je n’ai pas à me déplacer systématiquement avec une attestation dans la poche, j’apprécie la bonne humeur et le sens de l’accueil des habitants. Je m’attache en somme à cette petite ville de la côte Tyrrhénienne.

L’heure officielle du grand déconfinement approche sous les directives du président du Conseil, Giuseppe Conte. La “Phase II” débute ce lundi 4 mai. Au programme : la reprise progressive des activités économiques sous la vigilance constante du respect des mesures de distanciation sociale.

Amantea, paisible avant le Covid-19, paisible pendant le Covid-19… paisible après le Covid-19 ? Ce qui est certain, c’est que pour la réouverture de son Petit Bar, qui est prévue le 18 mai si tout va bien, Patrizia la gérante m’a déjà invitée à prendre le café et le « cornetto », une tradition plus que religieuse dans cette partie de l’Italie. Et je compte bien être de la partie.

Alma Gavazzi
Alma Gavazzi

Passionnée par les questions de société et curieuse, je suis toujours prête pour l'aventure surtout au coeur de la nature nordique. Sensible à l'enjeu primordial que constitue l'impact de l'Homme sur l'environnement, je souhaite mettre à profit de tous mon expérience en Finlande sur ce sujet.

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