Istanbul confinée, un soir de mars. ©Louise Le Borgne

L’Orient-Express est au chômage technique

« Quatre mois d’arrêt ! Dört ay kapalı! Les passagers sont priés de descendre. Ce train ne desservira plus Paris au départ d’Istanbul, non plus Vienne ou Venise. La compagnie de l’Orient-Express vous prie de garder votre calme et de rejoindre, après avoir juré de manière appropriée, la Normandie selon vos propres moyens. Le coronavirus vous souhaite un agréable arrêt de voyage et espère vous revoir prochainement sur ses lignes épidémiques internationales ».

On arrive quand ?

Voilà que je déraille. Paris, Sofia, Istanbul, Cherbourg. Trop de noms défilent devant mes yeux. Le train est en marche, et moi je courre derrière, essayant de me raccrocher à des éléments tangibles. J’ai d’ailleurs organisé une « visio-conférence de crise » ce matin, réunissant les plus grandes sommités scientifiques du monde moderne – à savoir mes potes Erasmus.

« Le 1er cas en Turquie a été déclaré le 13 mars soit 1 mois après la France. In fine et en accord avec les modélisations des courbes épidémiologiques, le pic de contaminations sera assurément atteint à J+24. Mais partant du principe que la population utilisera des masques FFP2 (ndrl. jargon médical) et respectera le confinement, le pic sera retardé à j+39. D’après cet exposé scientifique exhaustif, la Turquie reprendra donc son rythme… le 14 août à 12h14. Parole d’expert. »

Notes à moi-même : 1) Trouver un billet Paris- Istanbul à cette date, 2) Ajouter sur Linked-in une compétence en analyse de crise sanitaire.

Pour étayer mes propos, j’allume mon portable, gardien du savoir. Une longue litanie de résultats s’affiche :

  • « 15 recettes de grand-mère pour faire face au covid-19 ». Non.
  • « Fact-checking : Trump revendique l’invention d’un vaccin miracle ». Non, non, non.
  • « Les memes de pangolin foisonnent sur le web ». Non.
  • « Turquie : Erdoğan refuse la démission de son ministre de l’intérieur Süleyman Soylu ».

Ah, voilà qui m’intéresse! Déjà 15 jours que je suis revenue dans la maison familiale en Normandie mais les turpitudes de la vie politique turque, elles, ne sont pas en quarantaine. 15 jours que les rives du Bosphore ont laissé place à la Manche, que le brouhaha incessant des bazars et cafés stambouliotes a laissé place à un lourd silence. Un choc auditif quotidien, que seul le bruit des tondeuses, devenu sport national de mon voisinage en l’espace de quelques jours, parvient à briser.

Le quai des Adieux perdus

Il est long ce trajet. Et puis quelle idée d’y ajouter des détours. Sofia, vraiment ? « Plus de vol direct vers la France. Passez par la Bulgarie ». Cela m’avait mis la puce à l’oreille et précipité mon retour. Université fermée, déplacements limités, appartement bien vide suite au départ de ma colocataire turque pour la campagne… J’ai un temps résisté – il me restait tant de choses à faire – avant de l’admettre : mon retour était indubitable. Alors j’ai bu un dernier thé, enjambé les trois marches du quai, et suis montée dans le wagon de cet Orient- bien trop -Express. J’aurais pourtant aimé dire au revoir à mes amis « d’ici » mais les consignes étaient formelles : « Respectez la distanciation sociale ». Et sans un bruit, je suis partie. Est-ce qu’on se reverra ?

Spleen orientaliste en voiture de tête

Comme les orientalistes du XIXe, j’ai le spleen. Je spleen sur les merveilles désormais lointaines de Constantinople, sur un ailleurs idéalisé, sur les délices turcs, sur mon échange universitaire interrompu. Alors je cherche un peu d’Istanbul: dans les livres d’Orhan Pamuk, les récits de Théophile Gautier, les tableaux, les photos, les infos.

«Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble qu’elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens».

Pierre Loti, Aziyadé (1879)

Pierre Loti avait du, lui aussi ,expérimenter ce drôle de lien que l’on peut créer avec une ville. « Et alors, l’enchantement cède la place à la mélancolie ». Si j’avais su ! Organiser le temps différemment, visiter à en perdre son souffle ! Ou plutôt non. L’essoufflement anormal n’est pas bon signe de nos jours. Disons, optimaliser le temps. Si le siècle d’or de l’orientalisme s’achève sur une désillusion, il en est de même pour mon périple. La nuit s’annonce longue et le train continue d’avancer. L’Orient-Express, autrefois étincelant, s’est transformé en huis-clos pesant. Y a t-il un pilote ? « N’oubliez pas de bouger » disent les directives de la locomotive. Depuis que l’on a réinstallé le panneau de basket, je suis d’ailleurs en passe de devenir Michael Jordan. Et au grand chemineau jupitérien, à court de charbon, d’ajouter : « Sauvez des vies, restez chez vous ». De toute façon je ne comptais pas sauter du wagon. On n’est pas dans un James Bond.

Le crime de l’orient express  est suspendu

Manque de personnel et télé-travail en ont eu raison. Sherlock Holmes a été réquisitionné pour la plus grande enquête de sa vie : déterminer où sont donc passés les stocks de masques. C’est comme un « Mais où est Charlie ?» avec plus de drama, plus de géopolitique et un soupçon de récession. De toute façon on a déjà le coupable. Il s’appelle CoVid-19 et comme on manque d’avocats on l’enverra directement en prison, où il saura aisément prendre ses marques. Il y trouvera toute sorte de prisonniers dont ceux enfermés pour leurs idées politiques et opinions, ceux qui n’ont pas bénéficié des 90 000 amnisties du gouvernement turc et qui croupissent en prison. Un train à sens unique, relayé par des pays y voyant une stratégie politique.

Plus de loukoums !

Mes réserves sont à sec. Déjà 18 jours que je suis rentrée. Ça m’obligera à me lever et à quitter ce pyjama. Mon ordinateur retransmet en fond sonore la voix métallisée de mon professeur « Louise, tu peux développer ton idée ? ». J’ai eu la bonne idée de participer. Bravo. Comment lui dire avec diplomatie que je ne suis pas du tout disposée à apparaître, à 6h du matin, en pyjama, sur l’écran de cette armée d’avatars internet sensés incarner mes camarades. «  Je suis au chômage technique hocam (professeur), ma caméra ne fonctionne pas ! ». Pas convaincu. On verra bien aux partiels en ligne. Ce train là arrive bien trop vite, évitons de le faire dérailler.

Terminus ?

Mon train est brinquebalant. On le dit terminé mais moi j’espère encore… Écrire une réclamation. Oui, voilà. Râler en bon Français. Demander un retour des ‘jours heureux’, malgré les ratés et les lenteurs. Sachons nous réinventer – moi la première. Mais soyons unis. Oui, soyons unis, chacun chez soi et le doute pour tous. Soyons unis mais n’oubliez pas de me sauver, moi et moi seule, forte de mon passeport français. Combien sont ceux, entassés dans des camps de fortune, qui n’ont pas pu prendre ce train depuis Istanbul ?

Le terminus de ce chemin de fer, le déconfinement, est en vue. Mais prenons garde, une minute d’inattention et l’on pourrait repartir pour un voyage à pic en sens inverse.

Il faudra attendre, encore, et peut être alors, espérer un retour. Un retour sous les coupoles de Constantinople, dans les palais de Byzance, pour parcourir les bazars tortueux de la ville devenue mythe.

Un retour, à Istanbul, à bord de mon Orient-Express.

Louise Le Borgne
Louise Le Borgne

Partagée entre Istanbul et Buenos Aires, j’aime la plume et le volume, la rime et l'image, la prose et le voyage. Etudiante à Sciences Po Rennes et future journaliste, je suis à l’affût de bonnes histoires et de rencontres déroutantes. On me retrouve aussi bien dans les stades d’athlétisme que sur les sentiers d'Orient, mais c'est sur Le Globeur que je vous donne rendez-vous.

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