“My life is not your porn”, manifestation à Séoul, été 2018

Sous les jupes des femmes : le voyeurisme sexuel en Corée du Sud

Dans une société où les valeurs confucéennes dominent et où l’organisation se calque sur un système encore très patriarcal, il est difficile de repousser le poids du tabou autour des questions sexuelles. Pourtant, la Corée du Sud fait face depuis plusieurs années à un phénomène de voyeurisme sexuel. Les principales victimes ? Les femmes.

Bien que tout le pays soit surveillé par des caméras, et la pornographie interdite, certains tentent de transgresser les règles. Des milliers de personnes se retrouvent victimes de diffusion illégale d’images intimes volées grâce à de mini-caméras. Désignée sous le nom de Molka (signifiant « caméras-espions »), l’utilisation de ces caméras miniatures est devenue un réel problème de société. 

Cette “épidémie” de voyeurisme sexuel est aujourd’hui  une illustration ordinaire de l’exploitation des femmes. Entre 2012 et 2017, il y eu 16 201 arrestations. 98% des interpellés étaient des hommes. 84% des victimes étaient, quant à elles, des femmes.

Pornographie par caméras-espions

Les vidéos ou photos des victimes de Molka font l’objet de commentaires humiliants et outrageants sur de nombreux sites et forums. Ce type de victimisation s’inscrit dans le cadre de la violence de genre. Elle ne correspond plus spécifiquement à de la discrimination à l’égard des filles. Ce genre de pornographie est en fait une violation du droit à l’intimité et à la possession de son corps.

Les caméras miniatures sont insérées dans des objets du quotidien tels que les téléphones, les montres, les stylos, ou encore dans les branches de lunettes. Elles sont souvent cachées dans les vestiaires, les cabines d’essayage ou les toilettes publiques. Ces pratiques se sont même professionnalisées. Ces images volées sont ensuite partagées sur des groupes privés en ligne ou sur des sites pornographiques. Le corps est alors exposé. Des personnes peu vêtues ou nues se retrouvent sous les feux des projecteurs et subissent, par la suite, des commentaires et attitudes misogynes.

Filmées à leur insu, certaines femmes font aussi les frais de vengeance pornographique, lorsque leurs ex partagent publiquement des vidéos de leurs rapports. Tous les milieux sociaux sont touchés : même les stars de K-pop, objets de fierté commerciale nationale, se retrouvent sur les bancs des accusés. Ces derniers jours, une nouvelle affaire de violences faites aux femmes a fait la Une. Il s’agit d’un scandale qui vise le chanteur Jung Jong-young, accusé d’avoir diffusé des vidéos sexuelles avec plusieurs partenaires, filmées sans leur consentement. Peu de temps avant, la presse sud-coréenne révélait l’affaire Seungri, membre du célèbre groupe de K-pop BIGBANG, inculpé pour « incitation à la prostitution ».

« No Molka », Station de métro à Séoul

En dix ans, les délits liés à ces caméras ont augmenté de 800% sur la péninsule coréenne. Un quart des délits sexuels est un délit lié aux Molkas.

Mais révéler les faits à la police n’est pas facile pour chaque victime. Certaines se sentent encore plus vulnérables après en avoir parlé, de peur de ne pas être crues ou d’être réprimandées par les voyeurs. Porter plainte peut également déboucher sur un chantage ou autre domination perverse.

Le pays en lutte contre les voyeurs high-tech

L’un des derniers recensements élevait à 7600 le nombre de délits liées au Molka (vidéos diffusées et partagées par les voyeurs). Il indique également que ces derniers ont été multipliés par 5 en 7 ans.

Les crimes sexuels ont pris une telle ampleur qu’une partie de la société sud-coréenne se soulève peu à peu. La déferlante #MeToo en 2018 a engendré une véritable dynamique féministe dans le pays. La parole se libère, et la colère s’élève dans l’espace public.

“My life is not your porn”, manifestation à Séoul, été 2018

Le 09 juin 2018, plus de 20 000 personnes ont arpenté les rues de Séoul pour s’indigner contre ce fléau. Le 4 août dernier, elles étaient 70 000 à manifester dans la capitale et scandaient « Ma vie n’est pas votre porno », expression devenue un slogan et un symbole. Cependant, signe d’un environnement qui demeure oppressant, certaines manifestantes refusent de montrer leur visage ou d’être photographiées lors des protestations.

En avril 2018, plus de 200 000 personnes ont signé une pétition pour demander l’interdiction des ventes de caméras cachées. D’autres initiatives ont été prises pour combattre ces dernières.

En 2016, la mairie de Séoul a déployé une brigade de 50 femmes pour contrôler les toilettes publiques et les vestiaires de gymnases. Alors qu’en 1987, les initiatives de ce type concernaient essentiellement la lutte contre les crimes liés aux pickpockets, aujourd’hui les autorités se concentrent bien plus sur les crimes de harcèlements sexuels, notamment sur les Molkas. 

Inspection des toilettes publiques pour détecter les caméras cachées

Le site Sora.net a été supprimé dernièrement par les autorités, grâce à une campagne menée en partie par l’organisation Digital Sex Crime Out en 2015. Ce site pornographique illégal hébergeait des milliers de contenus où les femmes étaient publiquement rabaissées. Celles qui apparaissaient sur ce site tristement populaire n’étaient évidemment pas consentantes. La plupart d’entre elles n’étaient d’ailleurs pas au courant de leur présence sur le site. Sora.net comptabilisait plus d’un million d’utilisateurs. 62 personnes ont été arrêtées pour production de contenus illégaux et jeux d’argent.

Des actions similaires sont gérées par des justiciers du net, aussi appelés les « nitizens ». Ces internautes citoyens anonymes passent Internet au peigne fin. Ils mènent des investigations sérieuses dans tous les milieux, y compris parmi celui des personnalités et du showbiz.

Si des citoyens prennent la responsabilité de faire justice eux-mêmes, c’est parce qu’ils estiment que l’État n’est pas assez actif. Pourtant, le gouvernement ne semble pas totalement désinvesti dans la lutte contre le voyeurisme sexuel. Il s’est engagé à œuvrer davantage pour l’égalité hommes-femmes. Le Président Moon tente de mettre en œuvre des mesures politiques, avec par exemple l’augmentation des peines qui sont pour l’instant d’un maximum de 5 ans de prison et 8000 euros d’amendes. Une limitation des ventes de caméras miniatures a également été mise en place. Enfin, des organisations de nettoyage d’internet ou des lieux publics agissent pour déterrer les éventuelles caméras espions.

Il existe d’ailleurs une application détectrice de caméras. C’est devenu une habitude de contrôler les espaces privés. Trouver des appareils de prises de vue est tellement fréquent que l’on en parle comme une épidémie en expansion. Cependant, depuis 2004, la vente de téléphones portables avec un appareil photo silencieux a été interdit, dans le but de prévenir les personnes visées par les photographies. Malgré tout, quelques applications permettent de déjouer cette règle.

Ainsi, il reste difficile d’attraper les coupables de ces crimes, d’autant plus dans un pays ultra-connecté où les technologies progressent de manière effrénée.

L’épicentre d’une bataille sociale

Derrière les crimes sexuels, on peut parler d’un réel enjeu social. Certes, l’avancée fulgurante des technologies est au cœur du phénomène des Molkas et le crime sexuel existe aussi bien dans le monde digital que dans le monde physique, mais le problème trouve une explication bien plus profonde et ancienne : des inégalités de genre freinent toute évolution des droits des femmes. Dans cette société encore conservatrice où le patriarcat ne cesse de chosifier les femmes, un sentiment d’insécurité lié aux discriminations règne et provoque un malaise autour de la sexualité. Toujours perçues comme un tabou, les questions sexuelles sont très peu abordées dans les médias et à l‘École.

“En Corée du Sud, la demande de vidéos par caméras-espions est si élévée que certains vendent ouvertement leurs “produits” sur Internet. En Juin, un homme de 34 ans a été arrêté pour avoir filmé en secret des femmes dans des toilettes publiques et avoir vendu des milliers de vidéos sur les réseaux sociaux à 100,000 won (90$) pièce.” Hawon Jung, correspondante pour l’AFP, 3 août 2018 (c)Twitter

“Une scène de la protestation de masse samedi, par des femmes sud-coréennes contre les #Molka, ou l’épidémie de vidéos de caméras-espions, à la Place Gwanghwamun de Séoul – un lieu emblématique à quelques pas du palais présidentiel, et qui a accueilli de nombreux rassemblements historiques.” Hawon Jung, 5 août 2018 (c)Twitter

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En 2016, le forum économique mondial classait la Corée du Sud 116ème sur 144 pays en matière d’égalité des sexes. Le voyeurisme sexuel fait partie des violations des droits des femmes dans le pays, mais il est loin d’être le seul. On assiste à un profond problème de société. Le corps des femmes n’est pas encore affranchi d’un machisme ambiant, quotidien et dangereux. Ce phénomène se traduit par une violation du droit à la possession de son corps et de son image.

L’atteinte à l’intimité et au droit à l’image n’est pas seulement un enjeu propre à la Corée du Sud. Les crimes sexuels doivent être observés et combattus à l’échelle internationale.

Cannelle Nommay

Passionnée de photo, de voyage et d'écriture, je suis partie décrypter les facettes sud-coréennes pendant un an. À présent, je quitte cette fascinante terre asiatique pour l'Italie, afin d'explorer de plus près nos contrées latines.

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