L’Etat Chilien et ses populations indigènes : l’hypocrisie du Plan de Développement d’Araucanie

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Un peu plus d’une semaine après la mort d’un jeune Mapuche tué par une brigade antiterrorisme, le Président Chilien Sebastian Piñera venait à Temuco, deuxième ville d’Araucanie, pour présenter le « Plan Impulso Araucania », ayant pour but le développement social et économique de la région, ainsi qu’un meilleur dialogue entre l’Etat et sa population indigène. Plusieurs siècles après la colonisation, les tensions règnent entre les populations indigènes et l’Etat chilien. Pour cause, derrière des discours bienveillants, le gouvernement laisse les groupes économiques privés s’emparer de leurs territoires, et mène une violente répression contre toute opposition.

Drapeau Mapuche brandi lors d’une manifestation.

La dépossession et la marginalisation : résultats d’un processus historique

Les Mapuche sont l’unique peuple indigène ayant résisté militairement et politiquement à l’Empire Espagnol en Amérique Latine. Leur autonomie territoriale, en Araucanie, s’est donc maintenue jusqu’à l’invasion de ce territoire par les armées républicaines chiliennes et argentines à la fin du XIXe. Cette action militaire appelée « Pacification de l’Araucanie », qui a en réalité massacré des milliers de personnes, marque le début de l’usurpation du territoire. Les Mapuche se sont alors retrouvés alors confiner sur la partie infime qui leur reste de leur terre d’origine, de plus en plus réduite au fil de l’histoire.

Un ensemble d’institutions a ensuite été mis en place par la République chilienne afin d’ « homogénéiser la culture » et de « civiliser » le peuple Mapuche. N’en résulte que la perte progressive de l’usage du Mapuzugun (langue traditionnelle Mapuche), la perte de leur identité culturelle et une transformation accélérée de l’ensemble de leur système de vie.

Cette continuité du colonialisme, mêlée au capitalisme, se poursuivit tout au long du XXe siècle, accentuée sous les dictatures que connaît l’Amérique Latine, et par la paranoïa installée par le contexte de la Guerre Froide qui alourdit la répression contre toute personne opposée au pouvoir. La dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990) s’inscrivit dans le processus de spoliation du territoire, des terres et des ressources Mapuche en reformulant les bases du modèle économique du pays. Pour ce faire, elle imposa violemment l’idéologie néolibérale et développementaliste par la mise en place d’un terrorisme d’Etat, commettant de nombreuses violations des Droits de l’Homme, afin de détruire toute forme de résistance, de participation populaire, politique, sociale ou syndicale. Militants de gauche ou simple défenseur du leur territoire face aux latifondistes, les Mapuche subirent alors la même répression violente que toute personne opposée au régime.

Via divers décrets ayant force de loi, la dictature militaire transforme le système légal et constitutionnel du pays et institutionnalise le pillage et de la dépossession des populations rurales et indigènes. En imposant le modèle de propriété privée et individuelle, la dictature met définitivement les terres Mapuche à disposition du marché. Ces mêmes terres formant la base matérielle et symbolique indispensable à la distinction du peuple Mapuche, cette mercantilisation constitue une des plus grandes attaques à leur mode de vie. En reformulant les relations sociales, le concept de richesse, de propriété et de bien-être, elle génère plus de marginalisation et de perte culturelle.

L’hypocrisie du Plan Impulso Araucania : une vision ethnocentrique et capitaliste du développement

Aujourd’hui, le Plan Impulso Araucania proposé par le gouvernement se dit favorable à la communauté Mapuche, proposant plusieurs axes d’actions censés permettre le développement de l’Araucanie, région ayant la plus grande concentration d’habitants Mapuche. Il s’agit premièrement de développer le tourisme et l’entrepreneuriat dans la zone. Le gouvernement prévoit ensuite plusieurs mesures de régularisation et de restitution des terres, de reconnaissances institutionnelles des peuples indigènes, de promotion de la médecine, de la culture et de la langue Mapuche et un appui à entrepreneuriat Mapuche. D’autres domaines clés pour le gouvernement sont aussi l’Education, la Santé, les transports, les infrastructures, sans oublier la Sécurité et la lutte contre le terrorisme. Pourtant, face à cette bonne volonté apparente, la population Mapuche rejette le projet.

“Dégage Piñera avec ton Plan Impulsa”

D’après Rosamel Millaman Reinao, professeur d’Anthropologie à l’Université Catholique de Temuco, dirigeant Mapuche et Président du Congrès d’Anthropologues, le premier défaut de ce projet réside dans son élaboration. En effet, celle-ci s’est faite sans concertation avec le peuple Mapuche, allant à l’encontre de la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail qui prévoit que les peuples autochtones doivent systématiquement être consultés avant la mise en place de toute mesure administrative ou législative pouvant les affecter. D’autant plus que la Déclaration des Nations Unies sur les Peuples Autochtones stipule que « les peuples indigènes ont le droit de déterminer et d’élaborer des priorités et stratégies pour l’exercice de leur droit au développement ». Le Plan Impulso Araucania crée donc un problème juridique international.

En plus de cela, d’après Blaise Pantel, professeur en sociologie de la même Université et appartenant à la RADA (Rédaction Pour les Droits Environnementaux), “le Plan Impulso Araucania est un grand mensonge. […] Les investissements sociaux qu’il promet, pour beaucoup, existent déjà. Il prévoit par exemple des coûts en matière de santé qui sont déjà effectués.

De plus, même si ce plan veut se montrer avant tout comme un plan politique, il s’agit aussi d’un plan économique qui bénéficiera aux entrepreneurs et aux grands producteurs. Rien ne permettra d’améliorer les processus locaux qui existent comme l’économie solidaire, le réseau des ferias ou coopératives Mapuche. Cette économie Mapuche, qui est une économie paysanne, communautaire, ne cherche pas l’accumulation et se contente du stricte nécessaire pour assurer la survie de la population. Le concept de développement, au sens de l’accumulation, n’a donc pas de sens dans ce système. La volonté du gouvernement d’imposer un plan de développement pensé sous le prisme du capitalisme est donc une négation de la particularité du mode de vie Mapuche.

Enfin, le modèle économique capitaliste auquel l’Etat veut soumettre les Mapuche, notamment par l’imposition de projets extractivistes en Araucanie, ne promet à ces derniers que des emplois précaires et une situation économique et sociale vulnérable. En effet, au sein de la société chilienne, la population Mapuche est la plus exclue d’après n’importe quel indicateur. La pauvreté et les situations professionnelles précaires ne lui permettent pas l’intégration et le même accès à tous les services publics.

Cependant, comme toute société, la société Mapuche a une stratification sociale. Une partie de cette population participe à l’économie chilienne en entreprenant elle-même, en s’intégrant au marché. Cette élite Mapuche bénéficiera du Plan de développement, mais au risque de créer des divisions et des conflits sociaux entre Mapuche eux-mêmes, d’après Rosamel Millaman.

Le Plan Impulso Araucania ne répond donc pas aux aspirations culturelles et territoriales du peuple Mapuche, et contourne la question en montrant une fausse main tendue vers eux, qui n’est autre que la main de l’économie capitaliste chilienne qui les dépouillera encore plus.

Une répression violente, un dialogue impossible

L’imposition de ce modèle économique passe aussi et surtout par une forte répression policière. Alors que le gouvernement veut donner l’image d’un Etat bienveillant, coopératif et prêt à dialoguer, il réprime toute forme de mobilisation Mapuche opposée à l’exploitation de leur territoire par les pouvoirs économiques.

Le “Guanaco”, véhicule à gauche, envoie de forts jet d’eau toxique, mélangée à du lacrymogène, sur les manifestants. A son contact, les yeux et la peau s’irritent énormément.

Face à quelques actions non pacifiques menées par des organisations Mapuche, le gouvernement militaire de Pinochet avait créé la Loi Antiterroriste en 1984 afin de définir les conduites ou délits terroristes et établir des peines plus graves que celles prévues pour les délits communs. Après plusieurs réformes, cette loi est toujours en vigueur et permet au gouvernement d’utiliser les grands moyens contre certains mouvements de protestation. Une définition large du terrorisme est alors utilisée par les tribunaux et le gouvernement afin de criminaliser et discréditer la demande Mapuche. Or, alors que le terrorisme est censé pouvoir frapper n’importe qui, n’importe où, n’importe quand, les violences observées dans le cas Mapuche n’ont pas ciblé au hasard mais ont visé des populations spécifiques. De plus, cette violence s’inscrit dans le contexte particulier d’une autre violence exercée par l’Etat sur cette communauté et qui, elle, est à la fois physique, symbolique et sociale. On est donc face à une violence et un rapport de force asymétriques, au dépens de la communauté Mapuche.

“Camilo Catrillanca assassiné par l’Etat Chilien”, manifestation de la Universidad de la Frontera, à Temuco, une semaine après le meurtre d’un communautaire Mapuche tué par des forces de l’ordre.

Le 14 novembre, un jeune paysan communautaire Mapuche, Camilo Catrillanca, 24 ans, membre de l’Alliance Territoriale Mapuche qui lutte pour les droits indigènes, est tué d’une balle dans la tête par des membres de la Police Antiterroriste, appelée « Comando Jungla ». Camilo Catrillanca, était simplement membre de l’organisation Alliance Territoriale Mapuche, créée sous le gouvernement de Michelle Bachelet par mécontentement face à la politique indigène de cette dernière. A l’âge de 15 ans, il a avait également était leader d’une organisation de jeunes Mapuche ayant organisé le blocage d’un lycée. Le 14 novembre dernier, en rentrant chez lui à bord de son tracteur, il rencontre une brigade antiterrorisme appelée Commando Jungla, implantée dans le territoire par le gouvernement. S’en suit le meurtre du jeune homme, tué d’une balle dans le dos. Le témoignage d’un adolescent qui l’accompagnait et qui a survécu accuse les membres du Commando Jungla. Camilo Catrillanca n’est pas le premier Mapuche tué par des forces de l’ordre, et nombreux sont ceux dont les coupables n’ont jamais été jugés ou n’ont encouru que de légères peines. La réaction de la société chilienne et de l’autorité politique n’a donc rien eu de nouveau, et beaucoup ferment les yeux sur ces crimes.

De plus, l’image que la société chilienne colle sur les Mapuche participe à l’acceptation de cette violence par l’opinion publique. Par exemple, l’Intendant d’Araucanie, Luis Mayol, dans un discours en réaction à la mort de Camilo Catrillanca, avait d’abord qualifié le défunt de délinquant, afin de relativiser son innocence. Ces propos lui ont certes valu une forte polémique puis une démission mais ils expriment plus généralement un autoritarisme, un cynisme et une incompréhension qui reflètent le sentiment d’un secteur de la société chilienne, puissant, liés aux pouvoirs économiques, et aux grands propriétaires et producteurs. A cela s’ajoute le discours de la presse, qui relaie ces crimes en donnant systématiquement à la victime l’image d’un Mapuche tué lors d’un acte délictuel. Si cette délinquance existe bel et bien, elle s’inscrit dans un contexte particulier, un contexte de tension territoriale, de répression policière forte, et de dépossession. Victimes de leur image, les Mapuche subissent donc une violence passée sous silence.

« Si le gouvernement viens ici, je m’assois avec eux, et qu’il y a une discussion, ça ne signifie pas que j’ai confiance en eux. Nous n’avons pas confiance en eux. » – Rosamel Millaman Reinao, dirigeant d’une communauté Mapuche

Cependant, la mort du jeune Mapuche le 14 novembre met davantage d’obstacle sur la route de l’Etat pour obtenir la confiance de la communauté indigène et imposer son système. Dirigeant Mapuche, Rosamel Millaman Reinao, depuis son bureau à l’Université Catholique de Temuco, en Araucania,  affirme : “si le gouvernement vient ici, je m’assois avec eux, et qu’il y a une discussion, ça ne signifie pas que j’ai confiance en eux. Nous n’avons pas confiance en eux.” Depuis le décès de Camillo Catrillanca, les manifestations n’ont été que plus nombreuses et plus vives, face à quoi, les forces de l’ordre ont montré une grande violence. Des véhicules blindés et des policiers fortement armés accueillent en effet les cortèges de manifestants à coup de gaz lacrymogènes dans la ville très impliquée de Temuco, image rappelant  les heures sombres de la dictature.

Certes, la société chilienne a évolué. De plus en plus d’acteurs non indigène se solidarisent à la cause Mapuche. L’Etat ne peut plus ignorer la question et les hauts représentants se voient obligés de traiter la question comme un problème de l’Etat. Néanmoins, les gouvernements de gauche comme de droite ont toujours voulu résoudre ce problème par des mesures favorables au développement économique et social, définies selon des critères capitalistes de développement, distincts voire incompatibles avec le modèle Mapuche. Or, le problème n’est pas la pauvreté le manque de dynamisme économique de la région, mais un appauvrissement culturel et territorial de la communauté indigène, ce à quoi l’Etat ne répond pas. Ajoutée à un contexte de forte répression policière, cette situation prend la forme d’une impasse de laquelle l’Etat et la communauté Mapuche sortiront difficilement.

Les restes d’un affrontement entre les manifestants et la police

Claire Le Lièvre

En stage dans une radio communautaire au Chili, j'ai rejoint l'équipe du Globeur afin d'acquérir une expérience en journalisme, sous un format moderne et accessible au plus grand nombre !

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